LEBANON ::

Joseph Delore s.j.

Tournée de missions dans les montagnes du Liban

09/04/2009

Avec l'aimable permission des PUSJ

Le Père Joseph Delore (1873-1944) consacra quarante années d’apostolat à la fondation et direction des petites écoles du Mont-Liban disséminées dans les villages les plus démunis et les plus reculés de Kesrouân et de Batroun.

(Extrait du livre Les “petites écoles” du Mont-Liban, © Presses de l’Université Saint-Joseph)

Je viens d’entreprendre une tournée générale de missions parmi les deux ou trois cents villages du Liban que je suis chargé d’évangéliser. Parmi eux il en est que je n’avais jamais visités, d’autres où je n’avais pas fait de ministère depuis 1914.

Je commençai par quelques villages échelonnés sur les hautes montagnes qui dominent à pic le fleuve Ibrahim (Adonis).

Je fis une rude montée de trois heures, de la mer à Hommairé. C’était un dimanche: je dis ma messe dans la pauvre église qui n’a plus de curé. Ces braves Maronites m’édifièrent: tous, sans exception, assistèrent à la prière du soir suivie du catéchisme. Tous se confessèrent et communièrent.

Même exercice, même zèle à Sannour. Ces deux premiers villages sont, hélas! remarquables par les ruines qu’ont amoncelées la grande guerre et la famine: on y compte 60 maisons tombées. Sur 270 habitants avant la guerre, 170 sont morts de faim.

Ma troisième station fut Michène, où il y a une pauvre chapelle dédiée à Saint Georges. Quand j’eus finis, un jeune homme s’offrit pour me guider dans une course archéologique aux environs. Je partis muni de mon appareil photographique. J’arrivais, par des sentiers escarpés, sur le bord de la montagne; en face de nous, à 200 mètres, mon guide me montra au loin une cavité naturelle dans le rocher: là, me dit-il, il y a de curieuses inscriptions en divers sens, et dans une langue inconnue. Le sol aussi a été creusé, travaillé. Il eût fallu, pour l’atteindre, plusieurs heures de marche à travers rochers et épines sur un sentier très étroit et dominant à pic le fleuve d’une hauteur de 300 à 500 mètres. J’y renonçai pour cette fois. Je visitai ensuite 4 ou 5 tombeaux creusés dans de grands rochers. Puis dans un champ je vis comme une grande pierre mortuaire avec une inscription grecque bien conservée. Pus loin, au frontispice d’une maison, était encastrée une autre inscription d’une même langue.

J’allai encore à Machnaqua où se trouvent trois stèles sculptées, très anciennes: celles d’Adonis et d’Astarté, en face l’une de l’autre, sur deux gros rochers taillés; la troisième sur un autre rocher latéral, représentant un jeune homme. Ces personnages, d’après mon guide, sont le roi, la reine et leur fils.

J’appelai les habitants de quelques maisons situées dans une pittoresque vallée et les invitai à venir à Ain Delbé où je passai une journée.

Puis je descendis à Farhèt, vers une masure qui sert de chapelle en attendant l’achèvement de l’église, dont les quatre murs sont debout et pour laquelle on me demande du secours. D’abord, catéchisme aux enfants accourus au premier signal; le son de ma corne. On s’asseoit sur des pierres, sur une poutre; on regarde les images; à la fin on se confesse. Au coucher du soleil, la cloche sonne pour la prière. Le peuple remplit le local et déborde au dehors. Les confessions des hommes durent assez avant dans la nuit.

Le lendemain, le reste du village défile. Puis c’est la communion générale. Les petits y prennent part, plusieurs pour la première fois. Après la messe, je reçois du Scapulaire et du Rosaire un grand nombre de fidèles; je donne des chapelets, des médailles scapulaires. On n’oublie personne, pas même deux enfants malades qui reçoivent le sacrement dans leur maison. Ces gens me demandent une école de garçons; mais ils insistent surtout pour avoir une école de filles dont toute la région est privée. Les Métoualis eux-mêmes, qui forment un groupe de plus de 200 maisons, la réclament.

Cette école de filles est aussi réclamée par dix autres villages qui en profiteraient, entre autres Hosoun où j’arrive bientôt. A peine la corne a-t-elle retenti que les Métoualis accourent et m’invitent à les visiter. Le curé du village arrive à l’église avec les garçons de son école, qu’il instruit gratuitement. De tous les côtés, même très loin à la ronde, on fait son éloge et on me supplie de l’aider.

Je descends ensuite dans la vallée de Zebdine. Mais j’ai beau corner, garçon et fille restent aux champs: ils arrivent enfin au catéchisme. Le soir, après la prière, je confesse quarante hommes ou jeunes gens. Le lendemain, communion absolument générale de tous ces bons Maronites.

Je remonte à Saïdet-el-Bir où se trouve une école de garçons très ancienne. A l’église tous, enfants parents, même quelques retardataires, reçoivent les Sacrements.

Même résultat à Fatré où j’arrive pour le dimanche. Il n’y a plus de curé. Un prêtre étranger y vient quelquefois. Que de ruines! Avant la guerre, il y avait 300 âmes, il en reste 70.

Quelque temps après, avant Noël, je fis une tournée semblable dans 18 autres villages au-dessus de Jbail. D’abord je les parcourus tous en deux jours pour avertir que je reviendrai bientôt pour rester plus longtemps et que mon arrivée sera annoncée par la corne et la cloche.

Je commençai par Eddé. A peine arrivé, on me fait une supplique pour rétablir au moins une des deux écoles, fermées faute de ressources. Puis l’église se remplit. Elle est bâtie ou décorée avec des pierres ciselées, des colonnes et des chapiteaux antiques. Aux environs sont trois ou quatre oratoires très anciens.

Remarquable aussi est l’église de Blât où je me rends ensuite : de belles inscriptions grecques sont gravées au-dessus des portes. Devant l’église se dressait deux énormes meules de moulin toutes neuves. «Père, me dit-on, on les montera demain, à dos d’hommes, à la haute montagne.»

Le lendemain, de bon matin, avant la messe, retentissent coups de fusils et cris… Le bruit se rapproche… Une centaine de vigoureux montagnards descendent vers nous… Ils sont partis d’Ahmèje peu après minuit… Ils arrivent… D’un mouvement brusque, sans s’arrêter un seul instant, ils font volte-face, glissent deux bois solides à droite et à gauche du centre de chaque meule, et seize hommes, huit de chaque côté de la meule, la soulèvent instantanément, la portent en courant, en chantant et avec un grand fracas de fusils. Les deux masses énormes montent cinq ou six heures durant, portées sur les épaules des robustes montagnards d’Ahmèje, depuis la mer jusqu’à leur village dominé par des sommets dont les plus élevés se dressent jusqu’à 2000 mètres d’altitude.

Quelques jours après, j’allai moi aussi à Ahmèje, beau village de mille habitants dont les convictions religieuses sont aussi fortes que leur bras: leur grande église est pleine: une centaine de jeunes gens ou hommes de la Congrégation du Sacré-Cœur font la communion quotidienne. Il y a trente ou cinquante abonnés au Messager arabe du Sacré-Cœur.

La moisson spirituelle finie à Blât, je monte à la petite église de Mehrine, blanche comme un lis, mais qui manque de chape pour la Bénédiction du Saint-Sacrement. Un moine est curé: il fait aussi la classe aux enfants, mais personne ne l’aide et les habitants sont de pauvres fermiers; il me supplie de le secourir.

Sous une pluie qui ne cesse pas, je monte ensuite à Sebrine. Malgré le mauvais temps, le froid, on vient à l’église, on se confesse. Puis on se sèche chez le curé, au coin du feu, dans la fumée. Le lendemain, pour venir communier, une pauvre femme des environs a fait trois quarts d’heure de chemin sous la pluie, avec cinq petits enfants. Avant de partir, je vais visiter un pauvre fou isolé dans sa maison.

Je descends dans la vallée, à l’église de Bechallé où viennent aussi les gens de ‘Arnaya. L’exercice du soir fini, on se réunit pour me demander une école.

La même demande, plus instante encore, m’est faite à Jellab où, dès mon arrivée, une trentaine d’enfants accourent de Harf et de deux ou trois hameaux, afin que leur présence et leur nombre attestent qu’ils ont besoin d’une école. En attendant, je les catéchise, les confesse et les communie, leurs parents aussi.

Même demande encore et même résultat à Kefar Béal. Je loge dans le local qui a servi autrefois de classe. Je passe ensuite par le couvent de Saint-Maron où l’on vénère avec respect le corps d’un moine, mort depuis plus de quinze ans, et bien conservé.

Puis je dois descendre, en m’aidant des mains, par des sentiers en escalier, à travers des rochers à pic d’une hauteur de 300 mètres pour arriver à Chekhnàya. On y bâtit une église qui n’est qu’à moitié construite. En attendant, on se réunit dans une chapelle chez le curé: pendant la prière, un Métouali se tient modestement dehors, je l’invite à entrer. Quand tout est fini, un brave homme m’invite à déjeuner chez lui: il veut à tout prix consacrer sa maison au Sacré-Cœur; ensuite il me force à accepter une «livre» pour célébrer une messe et pour abonner un pauvre gratuitement au Messager du Sacré-Cœur que lui-même reçoit. On me montre l’endroit où passera la route nouvelle qui se construit entre Jebail et Ahmèje et jusqu’à Kartaba. On attire surtout mon attention sur une grande maison, où il y eut autrefois une école qu’on regrette beaucoup.

Après une rude ascension, j’arrive à Ahmèje dont j’ai déjà parlé. Ensuite je gravis les sommets et redescends à Mechmèche. Là encore il y a une centaine de communions quotidiennes. Il y a une école de garçons, mais pas d’école de filles. On la réclame depuis longtemps. Plus de trente filles attendent indéfiniment à l’église et dans leur impatience, me demandent: «Père, est-ce demain que nous irons à l’école ?».

Puis, sur les instances du moine qui en est chargé, je m’arrête un jour à Khabiya, où il y a eu une école de garçons, maintenant fermée.

Sous une pluie battante je m’enfonce dans la vallée jusqu’à Habil. Je corne. Etant mouillé je ne puis aller à l’église: les gens viennent à la maison où je me sèche devant le feu. On fait la prière. Ensuite, je mets une lampe sur une petite table basse, je montre les images et explique la religion. Tout près sont deux enfants de six ans qui comprennent bien et communieront le lendemain dimanche. Sans moi, il n’y aurait pas eu de messe, leur curé étant mort. Tous communient et me prient de revenir.

Par un étroit sentier je monte et sors de la vallée pour redescendre ensuite à Kfoun. En entendant la corne, bergers et bergères accourent. Vers quatre heures ils sont à l’église pour le catéchisme. Puis c’est le tour de tout le peuple. On me demande des écoles, une école de filles surtout dont profiteraient plus de cinq villages voisins. De fait bon nombre de filles viennent et communient, même une pauvre estropiée qui s’est fait porter sur le dos de sa sœur.

Cette même école, on la réclame à Kafr, dont les habitants se réunissent dans une grande église, hélas! à moitié vide… Car de 150 qu’ils étaient avant la guerre, 80 sont morts. Il en reste 70.

Je passe à Behdidât dont l’église est un monument historique pour ses fresques des Apôtres, très anciennes et aux couleurs encore vives. Il y a une école de garcons; mais on nous réclame toujours une école de filles.

Puis on me prie d’aller à Jrabta, car le curé est mort et les habitants sont bien souvent sans prêtre. En descendant le long des gorges profondes de cette pittoresque vallée, je corne et appelle des bûcherons qui coupent de rares arbustes pour faire du charbon de bois. D’abord c’est le catéchisme des enfants: mais un garçon ne pouvant pas quitter sa maison où il garde ses petits frères en l’absence de la mère, tout le petit monde et moi nous nous transportons chez lui. Puis ces pauvres gens, perdus dans cette vallée, remplissent la chapelle.

Le lendemain, veille de Noël, tous communient à ma messe. Quelle consolation pour eux et pour moi! Quand je pars, ils me montrent, sur le flanc de leur haute montagne, un énorme rocher sur lequel est taillée une stèle, très ancienne, représentant divers personnages. De chaque côté de cette stèle est un tombeau creusé profondément dans le rocher.

Je remonte et arrive à Bentael pour la veillée de Noël. On y vient de Mechehlân et de plusieurs autres hameaux. On apporte à l’église une lampe très forte pour l’explication du catéchisme. On se confesse. Le jour de Noël, il y eut 120 communions: tous ceux qui étaient présents s’approchérent de la sainte Table.

Enfin je termine cette tournée à Kefar Meshoun le lendemain de Noël qui est chômé chez les orientaux.

Conclusion

Beaucoup de villages de la montagne ont vraiment besoin de secours pour organiser une école de garcons. Quelques-uns n’en ont jamais eu. Beaucoup d’écoles ont dû fermer leurs portes depuis deux ans: le gouvernement ayant diminué de moitié ses secours. Ils se tournent vers le missionnaire et le supplient de les aider.

Des écoles de filles surtout manquent à la montagne. Dans les 27 villages où je viens de missionner il n’y en a qu’une seule, celle d’Ahmèje. Pourtant l’éducation des filles est, en ce sens, plus nécessaire que celle des garçons. Car ce sont elles qui devront plus tard former les enfants. Or on ne donne que ce qu’on a. Dans mes tournées récentes j’ai noté trois centres où cette école serait nécessaire.

Mais comment faire ? Le gouvernement n’ouvre pas d’école nouvelle. En ouvrir en notre nom serait très coûteux et c’est une charge pour l’avenir. Ce serait au village à ouvrir l’école, à payer le professeur. Le missionnaire l’aiderait, si l’école marche et tant qu’elle marcherait. Il faut dix livres syriennes (200 francs) par mois pour entretenir une école. Le village payerait au moins la moitié. Le missionnaire compléterait. Ce système, que j’ai déjà essayé, supprime beaucoup d’inconvénients.

L’école est un puissant moyen d’apostolat; là où le missionnaire a pu l’ouvrir, elle lui gagne les cœurs de tous, catholiques ou non; là où elle n’existe pas, l’espérance même qu’elle pourra exister attire les populations. Mais comment escompter encore une aumône des bienfaiteurs déjà accablés par la cherté de la vie et les impôts? Daigne la bonne Providence y pourvoir, elle qui prend soin même des petits oiseaux! Toujours les écoles du Liban feront aimer le bon Dieu et la France!

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