LEBANON ::

Badra Alawa

Siwa, l’oasis perdue

18/04/2009

Suisse

En huit heures de route à partir du Caire, vous avez le temps de vous préparer lentement et longuement comme elle le mérite, à la rencontre de Siwa, l’oasis égyptienne située sur une ancienne route à caravanes près de la frontière libyenne. Après une première étape en bus jusqu’à Marsa Matrouh, les quatre voyageurs que nous étions en février 2008 décidèrent de continuer le chemin en taxi afin de profiter de l’air conditionné. Cette deuxième étape se prolongeait en douceur le long d’un paysage invariable quand au bout de quatre heures, le bruit saccadé du moteur commença à s’entendre. Cela dura ainsi un certain temps avant que le chauffeur et moi ne réalisions la panne d’essence et ne réveillions mes compagnons de voyage. Aucune station-service n’existe sur cette route : ainsi fut faite la première annonce du dépaysement attendu.

Alors que je ne pensai qu’au cliché qui nous fixerait tour à tour ma sœur et moi, un geste d’auto-stop à la main, au centre d’une ligne tracée vers l’infini, près d’un panneau à moitié renversé indiquant la distance de 50 km qui reste à parcourir, Dany, notre initiateur à Siwa, s’empressa d’annoncer que la situation n’avait rien de banal et que des renards pouvaient surgir du désert à la tombée de la nuit.

Le calme de Siwa a une odeur qui se sent à quelques centaines de mètres avant l’arrivée. Il vous gagnera, même à cette distance, mais n’atteindra son sommet que quand vous siroterez un thé à la menthe sur la terrasse de Chali éclairée par les belles lampes de sel. Chali est l’ancienne ville fortifiée construite au VIIème siècle pour protéger les habitants contre les attaques bédouines, reconstruite au XIIème siècle et dont les toits des habitations avaient fondu en 1926 suite à une pluie qui dura trois jours. Le Kharshif, mélange de terre et d’eau salée est d’ailleurs utilisé dans la construction des maisons des Siwis, maisons sans cesse reconstruites à chaque fois qu’elles se désagrègent sous la pluie.

Vous ne résisterez donc pas à la détente que procure votre première soirée à Chali qui, dans son éclairage nocturne et doucement fantomatique, a ce quelque chose d’exceptionnel que vous ne pourrez pas avoir ailleurs. C’est là l’expérience d’un bien-être qui vaudra mille massages dans des hôtels luxueux et mille bains moussants. Les bains, d’ailleurs, vous en trouverez en plein désert. Il vous sera facile d’alterner à trente minutes d’intervalle les plongeons dans une eau glaciale au milieu des roseaux et les bains de bulles d’eau chaude venant des profondeurs de la terre. Siwa offre en effet une multitude de lacs – 281 aujourd’hui alors qu’elle en comptait un millier dans l’Antiquité.

Vos yeux se régaleront du coucher de soleil devant les petites îles privées Tagharin. Si vous êtes de ceux qui ressentent une mélancolie lors des couchers de soleil, celui de Tagharin serait une bonne thérapie. Il a le pouvoir de vous envelopper de sa couleur violette et d’essuyer la couche de gris urbain qui enveloppe certains cœurs. Il m’arrive parfois de me demander quel est le spectacle qui a pu faire autant de bien à mes yeux et je me vois ramenée encore à Chali. Je réalise que je n’ai plus ressenti cette même magie, ni à Beyrouth ni à Genève où je vis, ni même au café Remor avec ses quatre vingt huit ans d’âge, ni même au musée Rath dont j’ai attendu l’ouverture pendant neuf mois. Seuls peut-être le lever de soleil au sommet du Mont-Moïse et le souvenir du lac Baïkal peuvent rivaliser de beauté dans ma mémoire.

A Siwa, il ne faut pas oublier non plus les morts et leur montagne. Vous escaladerez Jabal al-Mawta situé aux environs et vous vous faufilerez entre les trous accueillant sept cents tombes de l’époque ptolémaïque et où subsistent des peintures témoignant de la cohabitation gréco-égyptienne.

C’est à Siwa qu’Alexandre Le Grand vient consulter le grand oracle de l’oasis qui le confirme comme le descendant direct du dieu Amon. Le temple de l’oracle situé à quatre kilomètres à l’est du centre-ville fut construit au VIIème siècle av. J.C. Dans la salle sans plafond qui subsiste avec quelques inscriptions en partie effacées, il est possible d’imaginer le sanctuaire dans sa globalité, et notamment la salle de sacristie où se déroulaient les procédures oraculaires en présence des prêtres d’Amon. Le temple offre une superbe vue sur l’ensemble de l’oasis : alternance de villages de terre et de forêts de palmiers entre deux lacs d’eau salée et un océan de dunes dorées.

Deux moyens de transport existent à Siwa : les charrettes tirées par des ânes et conduites par des enfants et l’arrière des petits camions/pick-ups.

Tantôt assis à l’arrière du pick-up (rêve de Sabine enfin réalisé), tantôt debout, cheveux à l’air et éclats de bière volant des bouteilles joyeusement obtenues à Tagharin, nous amusant à prendre des photos sous tous les angles, je me souviens que nous étions comme des fous s’offrant quelques heures d’éclatement, de joie et d’ivresse.

Quant à Ali Baba l’âne – à Siwa tous les ânes s’appellent Ali Baba, d’après les enfants qui les montent -, il continue à avancer même quand il est à bout de force. Nous étions confortablement installés sur la charrette d’Ali baba et Don’t Worry Be Happy sortait de l’ipod branché sur un haut-parleur portable à piles. Je revois sans cesse cette vidéo prise par mon appareil photo d’où sort ce mélange sonore composé de la chanson, des pas de l’âne, des claquements de langue de Moustapha l’enfant- conducteur, et de nos voix parlant si je me souviens bien du suicide du chanteur.

Mais revenons à l’empire du silence Siwi. Mille ombres, mille fantômes visibles dans le vert des algues et le bleu de l’eau hantent Aïn el Hammam (la source des bains) ou le bain de Cléopâtre nommé ainsi car la reine a dû y prendre un bain à l’eau sulfurique. Autrefois, on l’appelait aussi « la source du soleil » car l’eau semblait fraîche le jour et chaude la nuit. Je pense encore à cette pause gourmande et paresseuse sous les parasols du café bordant le petit lac circulaire après une plongée courageuse et à ce cocktail préparé par cette occidentale qui a épousé un jeune Siwi. Je rêve d’un retour sur ces lieux, ceux de l’étendue grande ouverte sur le jaune doré du sable désertique, le vert des oasis, le blanc des rochers de sel, les mots de la langue amazigh des habitants de Siwa, et surtout les regards des enfants lourds d’une fatigue plus grande que leurs sept, huit ou neuf ans et de leurs dos courbés par les heures passées au soleil attendant en fiers cavaliers près de leur charrette la fin de la sieste des touristes.

Avant de quitter les lieux vous n’oublierez pas d’acheter les produits artisanaux qui ont, grâce à d’excellentes initiatives des habitants et amis de Siwa, intégré les réseaux de commerce équitable. Vous n’oublierez pas d’acheter la délicieuse huile d’olive à l’orange du magasin situé au pied de Chali sur la place et sachez qu?on vous redemandera sans cesse cette huile si vous décidez de l’offrir. Toutefois, ce ne sera pas un prétexte pour retourner sur les lieux car si vous vous promenez un jour dans la rue de Zamalek au Caire, vous risquerez comme moi de tomber par hasard sur une belle enseigne indiquant Siwa Products comme un appel venant de loin. Avec l’huile d’olive à l’orange, vous achèterez aussi des petits bougeoirs en sel qui devraient honorer plus tard vos plus jolis moments et vous procurer un bout de Siwa où que vous soyez.

Ces produits et beaucoup d’autres comme les colliers, les châles, la vannerie et le bois travaillés, sont fabriqués par les femmes de Siwa qui ne sortent pratiquement jamais de leur maison sans leur “tarfottet” qui leur couvre l’ensemble de la tête et du visage. Pourtant il est intéressant de savoir que les arabo-musulmans se heurtèrent à la résistance de cette oasis berbère dont la population ne s’est pas convertie à l’islam avant le XIIeme siècle et avant d’avoir vaincu Musa Ibn Nusayr et Tareq Ibn Ziad comme elle avait vaincu auparavant Ramses III et Cambyse II.

Je ne sais pas quand j’aurai l’occasion de retourner à Siwa mais je sais qu’elle est parmi les quelques lieux que je voudrais invariables. Je voudrais pouvoir la retrouver exactement comme je l’ai laissée. Vous comprenez alors combien j’en voudrais personnellement, comme tant d’autres amoureux de Siwa, plus amoureux que moi sans doute, à toute invasion touristique risquant d’engloutir ce lieu et de l’enlever à lui-même. Or on a mentionné un petit aéroport qui pourrait rattacher Siwa au monde et réduire les huit belles heures de route la séparant du Caire. Et le disant très égoïstement, Siwa accessible en avion, ouverte à encore plus de monde, prospérant par un tourisme de masse, ne serait plus elle-même. Car c’est la Siwa de tous ses noms de La Cité des Morts, de l’Oasis Perdue, de l’Oasis oubliée qui était et reste encore d’une légendaire fertilité.

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