LEBANON ::

Jean-Claude Boulos

Silence… On tourne (1959-1960)

Apr 20, 2009

Avec l'aimable permission de l'auteur

Les photos montrent la première apparition de JCB sur l’écran, des speakerines des années 60 ainsi que certains programmes dont le célèbre “Abou Melhem”

(Extrait du livre “La Télé, Quelle Histoire”, © Jean-Claude Boulos)

Le premier visage que les téléspectateurs purent voir sur le petit écran fut celui de la speakerine en langue arabe, Najwa Kazoun. A la vérité, elle était là par accident. C’était sa sœur jumelle qui avait été acceptée pour ce poste, tant son visage était télégénique et sa voix agréable. Les répétitions allaient bon train, quand la jeune fille convola en justes noces. Il ne restait plus à Najwa qu’à prendre sa place et devenir la speakerine la plus adulée du Canal 7.

L’autre speakerine engagée fut May Abdel Sater, plus tard May Ménassa, dont le charme reste, jusquà ce jour, un souvenir vivace chez les premiers téléspectateurs.

Pour le Canal 9, deux speakerines furent retenues : Andrée Hani, célèbre par sa petite frange, son nez mutin et ses mines espiègles à l’antenne, et Lény Nofal, dont la sérénité rassurait les familles. A elles quatre, ces jeunes femmes allaient pratiquement jouer le rôle de porte-parole de la CLT, et le public, sensible à leur sourire, attendait fidèlement chaque soir qu’elles apparussent sur écran.

Elles eurent, dans cette compétition de popularité, une redoutable concurrence, celle de Hind Sayed, qui eut la lourde tâche de présenter le Journal télévisé en arabe, et dont les apparitions furent tout de suite appréciées.

Mais il ne suffisait pas de présenter de ravissantes speakerines. Encore fallait-il qu’elles puissent annoncer des programmes. Et, à partir du 28 mai, s’imposa le recours à l’improvisation. On ne pouvait plus se permettre d’arrêter l’antenne.

La première émission en direct fut donc l’inauguration de l’Exposition de la Cité sportive, réalisée grâce au car PYE équipé de deux caméras « Orthicon » sur trépied. C’étaient d’énormes engins, dont la manipulation exigeait beaucoup d’efforts. Michael Mills était aux commandes et, dès l’arrivée du président Rachid Karamé, une des caméras suivit, grâce à un long travelling, toute la promenade du Premier ministre à travers les différents stands, tandis que la deuxième caméra, placée sur un praticable assez haut, prenait des plans de l’assistance qui se pressait dans les couloirs de la Cité Sportive. Pour être tout à fait honnête, il faut dire que la foule était attirée non seulement par l’exposition, mais surtout par la nouveauté que représentait cette émission de télévision.

Pendant les cinq jours que dura la Foire, on imagina une grille de programmes identique qui commençait par des dessins animés, suivis d’un petit documentaire. Venait, ensuite, une demi-heure de variétés émise en direct de la terrasse de la Cité Sportive, suivie d’un documentaire. La séquence se terminait par des interviews, parfois publicitaires, recueillies dans les stands.

Un jeune assistant avait été engagé pour m’aider dans la structure des programmes en arabe, domaine où j’étais complètement incompétent, ma formation et mon goût ayant été entièrement dirigés vers la musique et l’art occidentaux. Il s’agissait de Adel el-Assaad, dont la collaboration allait être précieuse, surtout en raison de solides liens qui le liaient à la Radio libanaise. Cette dernière dépendait du ministère de l’Information, dont le frère de Adel, Assaad el-Assaad, était directeur général (il a, par la suite, occupé le poste de secrétaire général adjoint de la Ligue Arabe).

On décida, donc, que la demi-heure de variétés en direct serait confiée à Adel el-Assaad, et il put produire durant cinq jours un petit spectacle plaisant. La première chanteuse à paraître à l’antenne fut Nazha Younès, la première danseuse fut Kahramane. Le premier speaker en français fut… moi.

En effet, les speakerines françaises n’avaient pas encore été engagées, puisque les émissions n’avaient pas démarré sur le Canal 9. Et comme il fallait présenter une demi-heure de variétés en français, c’est à moi qu’incomba l’honneur de préparer et de présenter ce programme. Je parus à l’antenne pour annoncer tout d’abord Gaston Chikhani qui récita « Le Corbeau et le Renard’ à sa façon. Puis ce fut le tour de l’orchestre Charly (Charles Gébrane au piano). Heureuse époque où l’on pouvait -ou devait, même- changer de rôle. C’est ainsi qu’après avoir présenté les musiciens, je me joignis à eux pour chanter « les feuilles mortes » et bisser l’attraction avec un Rock n’ Roll effréné, souvenirs de mes folles années de 1957…

Je faisais mes premiers pas à la télévision. Pendant les trois décennies qui suivirent, pas une année ne s’est passée sans que je n’apparusse à l’antenne comme présentateur et comme producteur d’’emissions.

Entre-temps, Michael Mills avait établi les contacts nécessaires pour s’assurer les droits de programmes auprès des grandes sociétés anglo-américaines productrices de séries, ITC, NBC, Screen Gems, CBS et quelques autres compagnies. A l’epoque, on recevait les films dans les classiques boîtes rondes d’aluminium. Il fallait payer les frais de douane et surtout les soumettre à la censure (eh oui !). La plupart de ces émissions étaient en anglais, mais de nombreuses autres étaient déjà doublées en français.

Comme la plupart des télévisions dans le monde, la nôtre se mettait au goût du « serials » et bientôt le petit écran se trouva envahi par Kit Carson, Lone Ranger, Rin Tin Tin, Mantovani, Abbot & Costello, Alfred Hitchcock et, un peu plus tard, par Sherlock Holmes, Restless Gun, Le Saint, Destination Danger (Danger Man), Mike Hammer, Nat King Cole, Time to Remember, qui firent les beaux jours de la Télévision des années 60.

La grille quotidienne du Canal 7 était très simple :
19h00 Les Informations
19h15 Quelques dessins animés
19h30 Série de 30 minutes ou documentaire
20h00 Film arabe ou français, sous-titré
21h30 Documentaire (fourni par les ambassades)
22h00 Fin des émissions.

Entre-temps, l’ émetteur du Canal 9 fut mis en service et inauguré au cours d’un grand cocktail, à l’Eden Rock, évènement retransmis, bien sûr, en direct à partir de ce complexe balnéaire, aujourd’hui disparu. Les programmes du Canal 9, comme ceux du Canal 7, étaient également conçus de manière fort simple :
20h00 Journal Télévisé
20h30 ORTF – Série – Chronique
21h00 Emission ORTF ou locale
22h00 News.

Le plus souvent les « serials » qui passaient sur le Canal 7 étaient émis en différé sur le Canal 9.

Mais la vocation de la CLT n’était pas de diffuser exclusivement des programmes importés. Petit à petit, le studio devenait prêt pour des émissions en direct. D’ailleurs, pendant dix ans, jusqu’en 1969, la CLT ne travaillera qu’en direct, et ce qu’avec l’avènement de la couleur que nous pûmes nous doter d’un magnétoscope AMPEX, pour préenregistrer les programmes.

Or, « la matière première » pour réaliser des programmes locaux se révéla bien rare. Il nous fallait des présentateurs, des acteurs, des scénaristes. Les seuls éléments artistiques faciles à recruter étaient les chanteurs et les chanteuses, mais leur expérience en télévision était nulle. D’ailleurs, il était hors de question d’afficher des variétés tous les soirs.

Le bureau des programmes arabes était assailli de projets souvent irréalisables, sinon ennuyeux. Mais une sorte de schéma identique s’imposa afin de proposer, tous les soirs au moins, une émission en direct aux téléspectateurs. Ainsi donc fut prise la décision de présenter: un jeu, une variété, des interviews, une séquence poétique par Emile Malkoun (et qui allait devenir le célèbre Layali al-Zajal), un programme pour enfants et une émission dont le titre: « You’lane fi Hineh » (Sera annoncé en son temps), disait bien notre incertitude quant à son contenu.

Cette dernière émission était une sorte d’examen de passage pour toutes les idées que transmettaient les producteurs en herbe à la recherche de la notoriété. Au cours de la répétition, si le résultat s’avérait catastrophique, on substituait un film au projet. Personne ne pouvait s’en plaindre. Puisque le programme n’était annoncé qu’ « en son temps », nous avions toute liberté de présenter au public ce que nous voulions.

C’est dans cette émission, qu’un soir, apparut celui qui allait être pendant plus de 700 soirées, le héros le plus populaire de la télévision, arrivant constamment en tête des indices de satisfaction : Abou Melhem, de son vrai nom Adib Haddad. Dès les premiers jours, Abou Melhem et sa troupe connurent un succès immédiat, qui allait nous forcer (avec plaisir) à faire de cette série une émission hebdomadaire, d’abord de 30 minutes, puis devant l’afflux de la publicité, de 60 minutes. Se basant sur une idée simple, un décor de campagne libanaise, Abou Mel¬hem, coiffé d’abord d’une « laffé »puis du « tarbouche », et habillé du « cherwal » traditionnel, se présentait comme un moralisateur à toute épreuve.

Etait-il chrétien, druze, musulman ? Chaque confession, en tout cas, s’appropria Abou Melhem, faisant de lui le véritable héros national, celui par qui la bonne parole, la concorde et l’unité nationale triomphent. Avec Oum Melhem (sa femme à l’écran), rôle créé d’abord par Layla Karam avant d’être repris par Salwa Haddad, la propre épouse d’Adib Haddad, Abou Melhem s’entourait de personnages typiquement libanais. Un des principaux acteurs fut pendant longtemps Elias Rizk, qui céda ensuite la place à Elie Sneifer. Sans conteste, Abou Mel¬hem mérite la palme de la longévité à la télévision.

En août se produisit un événement majeur sur le plan des programmes. Elias Matta, réalisateur formé au contact du cinéma égyptien, présenta une émission écrite par Fadel Saïd Akl, « Al-Chahm » (Le Héros). Ce fut la première vraie dramatique à passer à l’antenne. Nous étions tous anxieux du résultat et tendus à l’extrême. Le décor, qui représentait une prison, était superbement éclairé. Jusqu’à ce jour, nos émissions habituelles étaient faciles à réaliser. Désormais, il fallait mettre en œuvre, en vrais professionnels, des techniques diverses à peine apprises: travellings, panoramiques, direction d’acteurs, mouvements de groupe, prises de son à la perche. Nous n’étions, au fond, qu’à l’apprentissage de cet art. Pourtant, le résultat fut parfait. Dès la fin de l’émission, les appels téléphoniques bloquèrent le standard de la station. Les spectateurs marquaient ainsi leur satisfaction de voir une aussi bonne émission. La CLT, en moins de deux mois, venait de démontrer ses capacités. On pouvait réaliser le meilleur (comme Ie pire). « Al-Chahm » fut aussi le point de départ d’une longue et solide coopération du tandem Elias Matta-Fadel Saïd Akl et leurs deux noms devaient être associés par la suite aux plus grands succès des dramatiques arabes : « Hakamat al¬Mahkama », « Kawafel al-Ahrar », « AI-Ajnihat al-Moutakassirat », pour ne citer que quelques-uns des nombreux succès qu’ils allaient signer ensemble.

Les aléas du direct étaient, bien sûr, nombreux et nous nous trouvions à la merci de n’importe quelle défection de la part d’un producteur ou d’un artiste. Je me souviens d’un journaliste de renom, qui publiait un magazine artistique où il ne cessait de critiquer la médiocrité des émissions de la CLT. Un peu pour voir la qualité de sa production, beaucoup pour le faire taire, je lui confiai un programme de variétés de 60 minutes où devaient paraître de nombreuses vedettes de la chanson. Le jour de l’émission tout était prêt: décor, éclairage, techniciens. Mais personne ne se présenta sur le plateau: ni producteur, ni artistes, ni orchestre. Pis: le responsable s’était tout simplement éclipsé et il n’y avait aucun moyen de le joindre. Le seul film disponible à la station était un documentaire de 60 minutes prêté par le British Council : « La journée d’une infirmière anglaise ». Faute de mieux, on le diffusa.

Quelle soirée ! Non seulement le public avait été privé des variétés promises mais, de plus, on lui assenait une heure de spectacle fade, pour ne pas dire inintéressant. Dépités, Wissam Ezzeddine et moi-même nous nous étions éclipsés… à l’anglaise, tandis que Michael Mills, avec son flegme insulaire, portait un toast : « A tous les Libanais qui apprennent enfin comment une nurse britannique passe sa journée. »

Le Canal 9, grâce à la coopération de la RTF, atteignait le maximum d’audience. On recevait de Paris près de dix heures d’émissions par semaine, et qui avaient pour titres : « 5 Colonnes à la Une », « La Caméra explore le Temps », « 36 Chandelles », « Rendez-vous avec… » sans compter les dramatiques classiques jouées par les plus grands acteurs de la Comédie Française. Imaginez la joie de tous les téléspectateurs francophones, qui pouvaient ainsi recevoir chez eux toutes les grandes vedettes de la chanson de l’époque : Dalida, Aznavour, Bécaud, Brassens qui n’en étaient qu’à leurs débuts, ou les Jean Marchat, Louis Seignier, Pierre Fresnay, Daniel Sorano dans les plus grandes pièces du répertoire classique ou moderne. Cha¬que mois, personne ne manquait le rendez-vous de « 5 Co¬lonnes à la Une » et, le soir de leur diffusion, restaurants et cinémas se retrouvaient désertés par leur clientèle.

Le mois d’octobre arrivant, il fallait absolument penser à améliorer les programmes. Le parc de récepteurs s’accroissait et de nombreux téléspectateurs commençaient à nous écrire pour nous faire part de leurs desiderata. II fallait alimenter en émissions locales tout aussi bien Ie Canal 7 que le Canal 9.

Déjà en été, nous avions essayé quelques programmes et nous allions les confirmer dans les grilles d’hiver. Presque naturellement, puisque j’avais derrière moi un assez long passé d’acteur, fantaisiste, chanteur et présentateur, je me proposai pour animer des jeux et des émissions de variétés. C’est ainsi que je présentai un jeu que Michael Mills avait réalisé en An¬gleterre : « Quel est mon job? ». Comble d’ironie, je l’ai présenté en arabe, moi qui ne savais pas, alors, placer correctement deux mots à la file dans cette langue.

Une autre idée m’avait été suggérée par Wissam Ezzeddine. II l’avait ramenée des Etats-Unis où il s’était rendu durant l’été de 1958, sur invitation du gouvernement américain, afin de visiter les stations de télévision et faire plus ample connaissance avec les techniques nouvelles. Son voyage devait également lui donner une meilleure connaissance de la publicité et de la manière dont il fallait la travailler.

L’idée de Wissam était de réunir plusieurs jeunes autour d’un orchestre et de les faire danser et chanter. Ce fut « Let’s Have a Party » (titre d’une chanson d’Elvis Presley), dont de nombreux téléspectateurs se souviendront longtemps encore après le dernier épisode.

D’autres émissions furent mises à l’antenne avec également beaucoup de succès: le magazine féminin de Madeleine Bas¬soul: « Amours, Délices et Fantaisies », « Yvette Reçoit » et « Les Nouveaux Riches » avec Yvette Sursock et le talentueux René Hélou, « Le Carrousel de Beyrouth » de Farid Moukheiber véritable panorama du dimanche soir consacré à l’actualité sociale, théâtrale et artistique de Beyrouth.

Le Canal 7, quant à lui, continuait d’émettre un programme de variétés, un jeu, avec Abou Melhem et démarrait une émisssion d’amateurs dont le succès allait être immédiat.

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