LEBANON ::

Houda Kassatly

Les dernières heures de Jarf al-Ahmar

06/04/2009

Anthropologue, Liban

C’était en 1997. La vieille guimbarde d’Abou Ibrahim, une Dodge des années quarante, nous donna déjà un avant-goût de Jarf al-Ahmar. Ce petit hameau situé sur la rive droite de l’Euphrate près de l’embouchure du barrage Techrine se trouvait dans une région hautement militarisée. Un barrage filtrait les arrivants: ouvriers, cadres locaux, cadres étrangers russes et archéologues venus prospecter sur le champ de fouilles jouxtant le village. On nous avait annoncé que l’accès au village nécessitait la traversée du fleuve sur un bac. Mais il avait été illusoire d’attendre un paysage féerique. La traversée aura été plus prosaïque, le bac n’étant qu’un amas de ferraille et le décor, celui d’un immense chantier où la grisaille et le sable déplacé par les véhicules voilaient la splendeur des couleurs turquoise et émeraude de l’Euphrate, artère nourricière de la steppe syrienne.

Jarf al-Ahmar aura été un nom à la signification prédestinée. Evoquant la terre rougie par les eaux puis emportée par le fleuve il augurait sans doute cet ultime emportement attendu avec l’élargissement du lac. Il rappelait aussi, si besoin en était, que l’Euphrate fut depuis toujours ce fleuve rebelle que les hommes ont cherché à domestiquer. La population qui habitait ses rives, comme celle du village de Khashkach al-Kabir situé à une demi-heure de marche, serait venue de bien loin pour s’établir sur les berges afin d’en tirer des moyens de survie. D’origine turkmène et issue des montagnes du Caucase et d’Abkhasie, elle aurait suivi le cours de l’Euphrate avant de s’y arrêter pour des raisons qui sont restées inconnues. En d’autres temps, les tatouages aux formes multiples qu’arboraient encore de nombreuses femmes auraient peut-être donné un indice quant à leur appartenance tribale, ethnique et géographique. Mais le signifiant de ce langage corporel échappait à tous, y compris à celles dont le visage était paré de ces signes si variés. D’ailleurs, les plus jeunes avaient abandonné la pratique.

Population de pasteurs, les habitants de ces villages élevaient principalement des moutons. Ils possédaient des volailles et quelques ânes. Pendant longtemps, l’âne fut l’unique moyen de transport dans une région à l’écart du réseau routier. La proximité de l’Euphrate offrait aux habitants des sources de revenus supplémentaires: la pêche, à bord d’embarcations en fer qui tentaient de se frayer un chemin entre les larges et tortueuses tiges de roseaux enfouies dans la profondeur du fleuve, la participation à la construction, l’entretien et la mise en marche du barrage.

La vie des habitants, en partie bouleversée par la construction du lac, allait être propulsée dans l’inconnu. L’élargissement du barrage pour vaincre les problèmes créés cinq ans auparavant par un autre barrage, celui d’Atatürk au-delà de la frontière, allait contraindre quelques villages situés sur le bord du fleuve à payer le prix de cette guerre des eaux. Le lac Assad (80 kilomètres de long, 11 milliards de mètres cubes), qui permettait d’irriguer 400 000 hectares, ne suffisait plus. D’où le projet d’augmenter ses capacités: l’eau devait monter dans un premier temps de quinze mètres puis dans un deuxième temps jusqu’à trente-cinq mètres, engloutissant ainsi des villages entiers.

Pour ces villages, qui étaient dans un grand isolement, loin des zones urbaines, sans électricité et sans commerce et qui, en dépit des changements intervenus jusque-là (barrage, fouilles archéologiques….), semblaient avoir conservé leur mode de vie, la rupture allait être dure. L’attachement à la terre des ancêtres s’était exprimé par un acte hautement symbolique: le déplacement du cimetière. Avec une infinie patience, les villageois avaient transféré vers les terres plus hautes l’ensemble des sépultures pour les mettre à l’abri de la montée des eaux. A défaut de pouvoir retenir les vivants et cette existence qui fut la leur, ils avaient retenu la mémoire des Anciens avant l’effacement total.

Ce déplacement forcé allait s’accompagner évidemment de mesures et d’indemnités assurées par le gouvernement. Une terre de substitut, à quatre-vingts kilomètres de là, avait été offerte aux habitants, ainsi qu’une indemnité financière et du matériel de construction pour les nouvelles habitations. Plus que l’éloignement géographique, c’était ce don de matériel –béton et structures modernes- qui allait profondément influer sur le mode de vie des paysans habitués à vivre dans des maisons en terre en les contraignant à changer diamétralement leur savoir-faire architectural.

A Jarf al-Ahmar, mode de vie et mode architectural se confondaient. La famille élargie était en général installée dans une cour comprenant plusieurs unités aux fonctions diverses. Des variations dans les logements pouvaient apparaître mais le modèle de base était respecté. Les intérieurs dépouillés étaient simples comme l’existence de ceux qui les avaient conçus et qui les occupaient. La possession se réduisait pour les plus nantis à la vaisselle et aux objets nécessaires à la cuisine. Dans l’espace de réception, le mobilier était inexistant, des tapis et des accoudoirs ornaient la pièce dont les murs étaient tapissés de tapis muraux. Le youk, sorte de placard où étaient rangés chaque matin après utilisation les matelas, occupaient tout un pan de mur de la pièce. Ces matelas bariolés composaient la base du trousseau de la mariée dont la richesse se mesurait à leur nombre. On raconte que pour des questions de prestige et de surenchère, certaines familles n’auraient pas hésité à remplir facticement des matelas.

Les maisons étaient personnalisées par des dessins réalisés par les femmes dans la salle de réception ou à l’extérieur, sur les façades. A la différence des maisons en terre du Liban, les moulures semblaient ici inconnues; au lieu de quoi, on avait des dessins représentant des stylisations de fleurs, des oiseaux ou le drapeau national. Dans certains cas, des rebuts du mode de vie contemporain qui étaient ici encore des denrées rares, comme les bouteilles de boissons gazeuses, étaient utilisés à titre d’éléments décoratifs de la façade.

La rupture avec ce mode d’habiter/mode de vie allait donc se concrétiser avec l’apparition du béton. Pourtant, lorsque les habitants avaient été forcés, dans un premier temps, de s’éloigner des berges du fleuve tout en restant dans le même périmètre, ils avaient reproduit la structure traditionnelle de leur habitat en se servant des matériaux que leur environnement géographique leur offrait. Ils avaient donc reconstruit des maisons en terre qui, même si elles n’étaient pas identiques aux précédentes, restaient adaptées à l’environnement et respectaient leur mode de vie. Le changement opérait progressivement, sans rupture brutale.

Ainsi, dans les nouvelles demeures, la mastaba, cette aire de repos où l’on veille la nuit et où les habitants aiment à dormir au frais les jours d’été sous des moustiquaires, existait toujours. Jadis en terre, elle avait été reproduite avec un matériau différent, du fer peint de couleur vive qui s’intégrait avec harmonie dans le cadre villageois.

Ces maisons récemment construites abritaient épisodiquement un chantier de fouilles français qui avait permis de mettre au jour les fabuleux vestiges d’un village préhistorique remontant à plus d’un million d’années et qui révélaient le mode de passage de la maison ronde à la maison rectangulaire. Une fouille de sauvetage de cette cité du Néolithique qui reposait non loin de ces villages de l’Euphrate avait donc été entreprise. Elle ne pouvait cependant préserver le site.

Rien n’aurait pu n’empêcher la disparition des habitations des villageois. En 1997, lors de notre visite, ce n’était plus qu’une question de mois. Architecture antique et architecture contemporaine allaient toutes deux être immergées. La montée des eaux n’aura fait que précipiter la disparition par ailleurs inéluctable, de ces villages en terre qui se raréfiaient de plus en plus. Le bouleversement n’en aurait été que plus radical pour une population démunie, dont le tempérament rude n’était que le reflet d’un mode de vie précaire. Reste à savoir si plus de dix ans après, ce changement aura adouci leur quotidien ou s’il aura causé un malaise social. Probablement les deux à la fois.

0 Comments