Jean-Baptiste Yon

L’empereur et la forêt

08/04/2009

Avec l'aimable permission des PUSJ

 

(Extrait du livre “Yanouh et le Nahr Ibrahim”, © Presses de l’Université Saint-Joseph)

Depuis longtemps, un ensemble d’inscriptions rupestres repérées dans la forêt et la montagne libanaises a excité la curiosité des savants et des voyageurs. Elles se trouvent toutes en altitude (entre 250 et 2000m), dans une vaste zone qui va de Beyrouth au Hermel. Les plus nombreuses sont aux environs de Nahr Ibrahim (Aaqoura…), jusqu’à Bcharré vers le nord, mais on en trouve également un groupe à la latitude de Beyrouth (au sud du Jebel Sannine), ainsi qu’un autre, plus petit, aux environs de Wadi Brissa. Comme beaucoup de textes latins, ces inscriptions sont fortement abrégées, ce qui ajoute à la difficulté de compréhension de textes parfois mutilés.

Le premier savant a en avoir compris la signification fut Ernest Renan, qui dans la publication de sa Mission de Phénicie (1864-1874) en fournit plusieurs exemples. L’ensemble fut ensuite accru par l’activité du père jésuite René Mouterde (†1961) qui en publia certaines, et jeta les premières bases du corpus édité par J.-Fr. Breton (1980). Ce dernier avait repris les données de ces prédécesseurs en y ajoutant ce que ses explorations (1969-1970) lui avaient permis de découvrir. A ce moment-là environ 190 inscriptions étaient connues, et plusieurs autres mentionnées çà et là.

Depuis la fin de la guerre, les recherches ont été reprises, conduisant à la publication d’une quinzaine au moins de textes nouveaux, ainsi qu’à des corrections ou des précisions sur les textes déjà connus (Hani Abdul-Nour ; J.-P. Rey-Coquais). Ces nouvelles recherches ont confirmé ce que l’on savait depuis longtemps, que ces inscriptions sont fragiles et souffrent de l’essor des constructions (maisons, routes) que connaît le Liban. De plus, souvent soupçonnées de dissimuler le chemin vers des trésors cachés, elles sont en butte aux chercheurs de trésor de toutes sortes, qui parfois vont jusqu’à employer la dynamite pour arriver à leurs fins (en vain): Renan remarquait déjà que bien souvent des excavations avaient été pratiquées au pied de certaines inscriptions.

Les inscriptions de l’empereur Hadrien (qui régna de 117 à 138) servent à délimiter les parties de la forêt appartenant au domaine impérial et dont l’exploitation était réservée à l’administration publique. Pour cette raison, elles sont gravées en grandes lettres, sur les rochers mêmes, souvent bien en apparence, marquant des limites de parcelles. On connaît depuis longtemps le rôle joué par l’exploitation forestière dans la renommée et la richesse du Liban. Sans remonter jusqu’aux mentions de transports de cèdres du Liban à l’époque d’Hiram de Tyr, de Salomon et des rois assyriens, on a souvent signalé l’importance que ce bois pouvait avoir pour la marine impériale, mais d’autres usages pouvaient également en être fait. On peut supposer que l’époque d’Hadrien coïncide avec un moment où les premiers effets de la surexploitation de la forêt libanaise se firent jour. Il était sans doute urgent de protéger les forêts où l’on venait chercher le bois.

A quelques rares exceptions près, le nom de l’empereur Hadrien apparaît toujours, sous une forme abrégée (IMPHADAVG pour Imperator Hadrianus Augustus), avec des ligatures réunissant certaines lettres. La seconde abréviation très courante est AGIVCP; on en a découvert des exemplaires développés (scripta plena) qui permettent de comprendre son sens: Arborum Genera IV Cetera Privata («Quatre espèces d’arbres, les autres à la disposition des personnes privées»), signifiant ainsi que quatre espèces d’arbres étaient réservées à l’usage de l’administration impériale. L’abréviation DFS l’accompagne parfois, ou se trouve seule : là aussi une inscription développée a donné sa signification (Definitio Silvarum, «Limite des forêts»). Enfin, la lettre N suivie d’un chiffre ‘romain’ suit parfois ces textes, donnant vraisemblablement le numéro (N pour Numerus) de la parcelle protégée.

Les quatre espèces protégées n’ont pas été identifiées de manière formelle. Parmi les candidats figurent le cèdre, le cyprès, le chêne, le sapin ou le genévrier. Dans les différentes espèces qui poussent dans cette partie de la montagne, il est difficile de déterminer très précisément lesquelles étaient protégées, car on ignore les besoins de l’armée ou de l’administration impériale.

D’autres lettres apparaissent également, plus rarement, de signification inégalement claire: VIG par exemple pourrait signifier VIGescentes («(arbres) en cours de croissance»), mais d’autres interprétations ont été également proposées (VIGilarium, «poste de guet»). On trouve cette abréviation dans quelques zones seulement en altitude, à l’écart des secteurs où la formule AGIPVC est connue, comme s’il s’agissait d’un type particulier de plantation (pépinières ?).

Enfin, il faut ajouter que de rares textes plus développés donnent les noms de fonctionnaires chargés de la surveillance ou du bornage de certains secteurs, parmi eux un dénommé C.Umbrius dans la région d’Aaqoura. Signalons que le nom de l’empereur Caracalla (qui régna seul de 212 à 217) apparaît presque un siècle après celui d’Hadrien, dans au moins une inscription.

Il est clair que les futures recherches devront apporter de nouveaux éclairages sur l’exploitation des forêts libanaises dans l’Antiquité, en mettant au jour de nouvelles inscriptions, en en réinterprétant d’autres, mais aussi, par une cartographie peut-être plus précise, en établissant la géographie de ces inscriptions, et donc des parcelles qui étaient la propriété des domaines impériaux.