LEBANON ::

Farès Sassine

La promesse des ruines

05/04/2009

Professeur de Philosophie, Liban

De la guerre qui submergea de tous cotés les années sensées être les plus belles de notre jeunesse et les plus créatives de notre énergie somme toute réduite et mesurée, je ne voudrais retenir que ce souvenir si révélateur de désespoir et si fondateur d’espérance.

Pour aller à Beyrouth de la Békaa où j’habitais dans les mois qui séparèrent l’Accord du 17 mai 1983 de la révolte du 6 février 1984, j’empruntais à Chtaura un service, des Mercedes en piteux état, inconfortables, sales, malodorantes. Leurs sièges avaient perdu toute prétention de confort et malheur au voisin du chauffeur assis sur un strapontin exigu et dur, recouvert d’un tapis mécanique ou d’une peau de mouton si accueillants pour les poussières et les acariens.

Je réservai les deux sièges avant pour échapper à une incommodité sans attrait. Sur la banquette arrière, un passager m’avait précédé. Vint enfin un homme qui marchanda, pour un court moment, le prix à payer pour lui, sa femme et ses quatre enfants en bas âge pour les deux sièges restants. Il était probablement palestinien et je le vis, accord conclu, déposer de longs pieux dans le coffre de la voiture qu’ils dépassèrent.

Une fois arrivés près d’une Cité sportive défigurée et mal rasée par les obus israéliens, mais où la vie reprenait et foisonnait, le chauffeur arrêta la voiture et tandis que la mère retenait les enfants, le père alla prendre dans le coffre la tente pliée dans laquelle sa famille et lui allaient habiter sur les ruines, au milieu d’un espace aménagé par les bombes.

Au prix versé par moi pour un simulacre de confort, une famille nombreuse a commis un réel déménagement, un périple nomade discret presque invisible, une vraie conquête de l’Ouest pour venir vivre dans un Beyrouth de féerie.

(Ce texte a été écrit pour une installation de l’artiste Nada Sehnaoui)

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