Farès Sassine

Une place, mais que de noms!

10/03/2009

Professeur de Philosophie, Liban

Si le nom arabe de «Sahat el Bourj» (Place de la Tour) demeure le point d’ancrage et le gage de fidélité des Libanais au plus célèbre de leurs espaces publics, l’appellation européenne de «Place des Canons» reste historiquement incontrôlée.

Est-elle due aux cinq canons installés au haut du Bourj et signalés par la carte de la marine anglaise de 1839, et où la tour est curieusement appelée Bourj Hasheish et non Bourj el Kachaf ?

Mais, passant du pluriel au singulier, le Bourj ne fut-il pas dénommé, pour un temps, «Place DU Canon» ? L’histoire (une bien singulière histoire pour un singulier canon) rapporte que la place fut ainsi dénommée depuis que le capitaine Kajoukov débarqua en 1773, la plus grosse pièce d’artillerie de la Flotte Impériale Russe pour l’installer entre le Bourj et les remparts de la vieille ville.

Il voulait ainsi -comme ce fut le cas- venir à bout de la sédition d’Ahmed Pacha el Jazzar qui, défiant son suzerain, s’était rendu maître de Beyrouth. L’Emir Youssef Chéhab, prince de la montagne, avait fait appel aux Russes, par l’intermédiaire de Daher el Omar, cheikh de la Galilée. La flotte impériale assiégea Beyrouth quatre mois durant et finir par obtenir la reddition et le départ d’el Jazzar pour Acre.

Mais de même qu’une flotte en remplace une autre, c’est les «canons» -pluriels- de la Flotte Impériale Française qui, dit-on, donnèrent à la place depuis 1860, son nouveau nom : «Place DES Canons» !

Les troupes françaises, dépêchées par Napoléon III pour pacifier la Montagne, avaient dès leur débarquement, campé avec leurs… «canons», à l’ombre des ficus et des sycomores qui ornaient la place.

Les Français partis, le nom demeure…en français seulement !

En arabe –et en turc aussi !- la Place avait été dénommée, une fois sa configuration dessinée en 1884, «Place Hamidiyyé» en hommage au souverain d’alors, le «sultan rouge» Abdul Hamid II. Mais la Révolution des jeunes Turcs la débaptisa, et elle s’appela tantôt «Place de la Liberté», tantôt «Place de l’Union».

Elle ne devait acquérir son appellation libanaise officielle de «Place des Martyrs» qu’après maints débats (de 1919 jusqu’en 1931) commémorant ainsi les martyrs que les Ottomans avaient pendus, les premiers héros de la première indépendance, en 1915 et 1916 !

Un nom prémonitoire, s’il en est, puisqu’en 1943, lors des manifestations pour l’Indépendance et le Pacte National, de nouveaux martyrs, tous jeunes, y trouvaient la mort.

Enfin, triste destin, c’était la Place elle-même qui devenait martyre, entièrement détruite par les guerres –dites civiles- de 1975à 1990.

Tour, canons, flottes, guerres, révoltes et révolutions….Cette Place chargée d’une si lourde histoire, ne mérite-t-elle pas un nom plus heureux, plus éloquent : «Place de l’Indépendance», peut-être, ou «Place de la Constitution» -puisque c’est là qu’elle fut proclamée –ou enfin le nom qui fut un moment le sien : «Place de la Liberté»?

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