Michel Jullien s.j.

Le pont romain de Beyrouth

11/03/2009

(Ce texte écrit par le Père Michel Jullien en 1894 pour les Missions Catholiques est extrait du livre “Le voyage archéologique en Syrie et au Liban”, © Presses de l’Université Saint-Joseph)

Beyrouth, ville de cent mille âmes, bâtie sur le versant septentrional d’une presqu’île sablonneuse, se trouve nommée pour la première fois, vers l’an 350 av. J.-C., dans un auteur grec peu connu, Scylax.

L’empereur Auguste en fit une colonie militaire pour les vétérans de ses légions d’Orient et l’appela du nom de sa fille, Félix-Julia, l’Heureuse Julie. Hérode le Grand l’embellit; Hérode-Agrippa Ier y construisit des thermes, un théâtre et un amphithéâtre; le dernier roi des Juifs, Agrippa II l’orna de statues imitées des grands maîtres. Sous le règne de Justinien (527-565), alors qu’elle était renommée pour ses écoles de droit et passait pour l’une des plus belles villes de la Phénicie, elle fut détruite par un tremblement de terre. Rebâtie, elle ne retrouva jamais son ancienne splendeur.

Tous les édifices de la ville antique ont disparu, leurs colonnes de granit égyptien jonchent le rivage de la mer; il ne reste debout dans la banlieue que les hautes et belles arcades de l’aqueduc qui lui amenait les eaux de la rivière voisine, le Magoras de Pline, le Nahr Beyrouth des Arabes.

Ces ruines gigantesques sont à deux grandes heures de la ville, dans une sauvage vallée du Liban, en dehors de tous les chemins traditionnels des touristes. Les indigènes les appellent le “pont romain”, bien qu’elles n’aient jamais servi de pont, et aussi le pont de “Zénobie”, quoique la reine de Palmyre n’ait rien à faire dans leur histoire. C’est l’usage dans le pays de faire honneur à Zénobie des antiques monuments profanes et à sainte Hélène des anciens édifices chrétiens dont on ignore l’origine. Cela montre tout simplement que les deux illustres princesses ont fait de grandes choses dans ces contrées.

En fait, aucune inscription, aucun document, n’a révélé jusqu’ici la date de l’aqueduc. La perfection du travail accuse un architecte romain; l’épais dépôt calcaire laissé par les eaux sur les parois du canal fait juger qu’il fonctionna durant de longues années; le déplacement des assises de la ruine laisse conjecturer qu’il fut détruit par un tremblement de terre, probablement le même qui renversa la ville au temps de Justinien. Sa construction peut bien remonter à l’un des rois nommés plus haut qui ont particulièrement contribué à l’embellissement de Beyrouth.

Le canal débouchait à moins de trente mètres au-dessus de la mer. D’ailleurs tous les débris de la ville romaine qu’on a retrouvés sont encore plus bas; sur les hauteurs de la ville, on ne rencontre que d’innombrables tombeaux.

Il est encore aisé de le suivre pas à pas, en remontant sa pente, depuis les talus situés au-dessous de la résidence de l’évêque maronite, jusqu’au pont romain et même jusqu’à sa prise d’eau.

Au sortir de la ville et jusqu’au pied du Liban, le canal fait les mêmes contours que le chemin de fer de Damas, mais à un niveau supérieur. C’est naturel: les conditions du tracé sont à peu près les mêmes pour un chemin de fer que pour un canal.

Sur les talus du nord et du levant on le retrouve en maints endroits, toujours parfaitement maçonné en belles pierres, revêtu d’un excellent ciment de chaux hydraulique et de brique pilée. Dans la plaine qui s’étend entre la ville et le Liban, il était porté sur des arcades dont on voit les bases, puis sur un mur très haut dont les fondements larges de quatre mètres, font aujourd’hui la chaussée d’un chemin, et que les vieillards du pays ont vu debout au commencement de ce siècle. De distance en distance sont des bassins où l’eau se distribuait dans la campagne par des tubes en terre cuite. Le canal est moins bien conservé sur les pentes du Liban. On reconnaît cependant la rampe par laquelle les eaux descendaient de la hauteur sur le mur de la plaine, et l’on retrouve plusieurs regards bâtis de grosses pierres dans les passages les plus profonds.

Le superbe pont-aqueduc apparaît tout à coup au tournant de la pittoresque et sombre vallée du Nahr-Beyrouth. Il a deux cent quarante mètres de long et trois rangées d’arcades superposées au-dessus de la rivière. Un bassin construit en gros blocs le précède sur la rive droite, un tunnel le suit sous les rochers à pic de la rive gauche; douze puits rapprochés les uns des autres ouvrant sur un gradin du rocher ont servi pour le percement. Sous la seconde arche de la même rive passe un autre canal romain, à ciel ouvert, destiné à l’irrigation des terres inférieures. Il n’a pas cessé de fonctionner et alimente plusieurs moulins. Ce sont les rochers de la rive droite qui ont fourni tous les matériaux de cette superbe construction. De magnifiques blocs restés inutiles couvrent de ce côté la pente de la montagne.

Au-delà du pont on a d’abord quelque peine à retrouver le canal, longtemps caché sous les éboulements de la montagne; enfin on arrive à un moulin que mettent en mouvement les eaux de l’aqueduc romain parfaitement conservé jusque-là.

A ce point, la vallée se resserre entre de grands rochers et devient absolument déserte, inculte. Mais quelle fraîcheur. Quelle ravissante végétation! Nulle part dans le voisinage de Beyrouth on ne jouit si bien des agrestes beautés du Liban. Des touffes de rhododendron aux gros bouquets de grandes fleurs roses, aux belles feuilles vernissées, ornent toutes les pentes humides des rochers. Dans les bois de petits chênes verts épineux, les élégantes grappes blanches du Styrax officinalis, L., un arbre biblique, brillent au soleil et mêlent leur parfum à celui de l’humble jacinthe bleue, dessinent sur le vert de la forêt ses troncs et ses branches lisses, couleur de chair, semblables à des membres humains.

Voici dans un élargissement de la vallée une porte régulière taillée sur le flanc du rocher au-dessus d’une rampe et d’un perron également travaillés de main d’homme. C’est l’entrée d’un appartement de vingt mètres en superficie, creusé dans le roc vif de la montagne sans doute pour loger le gardien du canal. Les indigènes nomment cette grotte, la chapelle de Saint-Jean. Il est à croire qu’après le gardien romain un ermite en fit sa demeure, que de la niche profonde creusée en face de la porte il fit un autel de son oratoire. Et vraiment, pour un ermite, il y a de quoi faire un petit paradis: de l’eau fraîche en abondance, le soleil du midi, un petit champ, un verger dont il reste quelques vieilles souches. Un portique, dont on voit les traces, abritait la porte. Des grottes supérieures dont l’ouverture, à moitié bâtie, est devenue inaccessible, lui servait de retraite, si quelque promeneur tentait de troubler sa religieuse solitude. La nature elle-même a décoré la grotte du solitaire avec ses plus belles fleurs: la centaurée, qui a mérité entre toutes le nom de belle, étale sur le rocher ses larges têtes roses au milieu de rosaces de feuillage blanchâtre; de la crête pendant de gracieuses touffes semblables à de jeunes pins aux fines aiguilles qui auraient fleuri en aigrette rose.

La prise d’eau du canal n’est qu’à quelques pas, à la source même du Nahr Beyrouth, car ce petit fleuve, hors le temps des pluies, n’a qu’une quinzaine de kilomètres pour tout son cours. Il sort tout à fait et avec bruit entre les racines et les pierres du bord de la vallée. On dit que l’abondance des eaux varie avec l’heure de la journée.

Le canal romain n’en utilisait qu’une partie; pourtant, en mesurant sa pente sur le pont-aqueduc et la section de la colonne liquide dont la hauteur est marquée par le dépôt calcaire, on constate qu’il y passait environ un mètre cube d’eau à la seconde, quinze fois autant que les machines de la Compagnie anglaise des eaux de Beyrouth en fournissent actuellement à la ville. Avec les grandes conduites en fonte, dont on dispose aujourd’hui pour traverser les vallées sans ponts et sans perte appréciable de niveau, on pourrait à peu de frais conduire les eaux de la source des collines de Beyrouth; mais la campagne y perdrait.

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