LEBANON ::

Chibli Mallat

Le courage du poète juge

31/03/2009

Liban

(la photo de gauche est celle de Tamer Mallat, l’autre est celle de son frère Chibli, le Poète des Cèdres)

Mon grand-oncle, Tamer Mallat (1856-1914), n’a pas eu d’enfants. Sans une mention passagère du nom de sa femme dans l’introduction que son frère Chibli, le Poète des Cèdres (1875-1961), a publiée en préface au Diwan des deux frères en 1925, on n’aurait pas su qu’il s’était marié.

Deux vers, les plus célèbres du Liban du 19ème siècle, sur la vénalité du mutasarrif Wasa Basha, sont restés.

قالـوا قضى واصـا وواراه الثرى فأجـبتـهـم وأنا الخبير بذاتـهِ
رنّـوا الفلوسَ على بلاط ضريحـهِ وأنـا الكـفيل لكم برد حيـاتهِ

Son courage lui a coûté cher: les ottomans se sont vengés de lui par le truchement de rivaux médiocres, du cœur même du tribunal auquel il présidait en magistrat incorruptible. Le mutasarrif l’avait accusé d’avoir escamoté un dossier dans une affaire de succession, et Tamer n’a pas supporté l’accusation. Si désamparées étaient les autorités lorsque leur enquête leur a révélé l’innocence de Tamer que le budget ottoman lui a alloué jusqu’à sa mort une annuité de dédommagement que j’ai retrouvée dans un texte d’historien. C’était trop peu, trop tard. Peu après son accusation, Tamer est tombé dans une mélancolie dépressive grave, dont il ne s’est jamais plus remis, nous laissant parmi les plus beaux vers de la poésie arabe.

Deux exemples: la bataille fictive avec le tigre, qui commence ‘dans une nuit si noire que l’obscurité s’y étale en tenture‘.

وليلٍ تكادُ الكف تلمُسُ جِلْدَهُ ترامت به الظلماءُ سُدلاً على سدُلِ

Un poème sur sa dépression, qui demande à ses anciens compagnons de le laisser ‘boire l’amertume, la paupière gonflée de tristesse.’

دعاني اجرعِ الغمّا فجفني بالاسى نمَّا

J’ai retrouvé des décisions de Tamer juge en 1999, qu’avec mes soeurs j’ai publiées dans un grand ouvrage en facsimile pour le quatre-vingtième anniversaire de mon père, le premier président d’une cour constitutionnelle qui a mal survécu à son départ dégoûté de la justice libanaise ballottée par la politique, cent ans presque exactement après le départ de Tamer.

Et j’ai retrouvé des poèmes perdus que je publie inshallah cette année dans un Diwan indépendant de Tamer, en deux versions: l’une en facsimile, l’autre annotée, pour la nouvelle génération, qui appréciera l’alliance du courage et de la science juridique, au travers de la construction de notre courageux pays.

La femme de Tamer s’appelait Malake Khayyat. Dans sa longue maladie, il lui a écrit un poème dont le premier vers dit ‘l’hypothèque exclusive qu’elle avait sur son coeur.’

لك لا لغيرك قد رهنت فؤادي فلأنت غاية منيتي ومرادي

Mon fils aîné s’appelle Tamer. La version annotée du Diwan lui est dédiée.

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