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The photos above show the Seelye house in Hamra, gypsies with dancing bear, the Seelyes on some outings and with friends.

Souhail Al Zayn

Juriste, France


DIASPORA

OUR PRESENT

10/03/2009 | Voices

Le cœur au Sud, la raison à Paris et l’œil sur Beyrouth

Le fait de sentir libanais ne me quittera jamais, abstraction faite du lieu où je me trouve ici et maintenant. J’avais toujours soutenu cette idée, mais parfois je suis saisi par un sentiment d’étrangeté lorsque l’on m’interroge sur le sens d’une identité nationale.

En fait, c’est le mot national qui me pose problème, car c’est un adjectif qui déborde toujours la sphère individuelle et qui n’est jamais auto satisfaisant. Quoi de plus compliqué, entre nous, que de penser comment l’identité libanaise peut nous jouer des tours et subir des mutations au Liban et à l’étranger selon les périodes de guerre ou de paix et selon l’état du cœur et de la raison face à la vie.

Libanais à l’état naturel

A l’origine, tout était uni chez moi, le cœur, la raison et mon intégration à ce qui formait jadis la société libanaise durant la courte période de paix civile entre 1946 et 1975. Quant à la guerre civile de 1958, elle n’était qu’un nuage passager qui n’a même pas affecté mon enfance au Sud Liban (j’avais 7 ans). Durant 16 ans d’enfance heureuse et joyeuse entre Nabatieh, Saida et Tyr et les trois villages où mes grands parents avaient des habitations, des terrains et une histoire locale, tout le Sud était mon univers culturel, historique et affectif.

Peut-être ce qui constitue l’élément d’accroche à ma patrie, c’est le territoire du père, les jasmins de la mère et les souvenirs d’enfance déclenchés par cette étrange hirondelle qui passe soudain par Paris pour te rappeler qu’elle avait peut-être son nid entre les rochers sauvages derrière cette colline où j’avais le mien à Nabatieh où les « Al Zayn » avaient l’habitude de se vanter d’y être enracinés depuis plusieurs siècles et d’avoir participé à la révolte contre Jamal Pacha pour l’indépendance du Liban.

Ce sentiment d’identité nationale va s’enrichir davantage par ma vie à Beyrouth entre 16 ans et 25 ans. C’était l’âge d’or de la coexistence entre les libanais de la « Cité » et ceux venus de plusieurs zones rurales à caractère confessionnel plus ou moins marqué, le lieu de la mixité et le symbole de l’unification et de la centralisation d’un territoire historiquement difficile à centraliser en une seule « Cité » ….C’était aussi la révolte d’adolescence et la petite explosion estudiantine, bref « notre mai 68 » qui cherchait à réformer le système éducatif et le régime confessionnel, sans rompre avec la mer, la montagne et la vie cosmopolite de Beyrouth…

Cette période, malgré toutes ses complications depuis 1969, m’a permis d’avoir une prise de conscience qui a conditionné mon évolution ultérieure, notamment celle de tenter de sortir du statut de la victime du processus de production sociale des individus au Liban et de concevoir une « libanité politique » détachée individuellement ou collectivement de celle de ma communauté d’origine.

A cette époque, il ne me venait pas à l’esprit de me poser la question de mon identité libanaise et il ne m’arrivait pas non plus d’être interpellé sur ma « libanité », tellement les choses étaient évidentes.

La guerre civile de 1975 et le malheur de l’identité libanaise

Toute autre chose est la période de 1975 à 1999. C’était le déchirement, l’immigration choisie dès le début de la guerre civile. J’avais le cœur avec les amis partagés entre des clans libanais en guerre meurtrière et absurde. J’avais l’œil aussi sur le Sud occupé depuis 1978, alors que Paris m’offrait la raison de puiser davantage dans la culture occidentale de la paix et de l’Etat de droit. Comment peut-on être dispersé à ce point et vivre dans l’indécision?

Pour dire vrai j’avais presque enterré toute la nation arabe après 1982 et décidé à ne plus retourner au Liban, à vivre ma vie et admettre ma nouvelle identité française, sans que j’arrive à chasser le Liban de mon cœur. Mes visites rares entre 1985 et 1999 étaient rapides, soit pour présenter des condoléances, soit pour recevoir des condoléances, sans oublier deux mariages joyeux à la libanaise.

Avec d’autres libanais dans mon cas, nous nous sommes retrouvés à Paris pour faire de notre « libanité » d’exil volontaire un rituel de rencontre et de célébration de souvenirs. Il nous arrivait parfois de tenter de préconiser des actions comme si nous nous sentions investis d’une mission qui nous dépassait : sauver le pays, mettre fin à cette guerre absurde à bien des égards et reformuler un contrat social pour faire taire les canons. Nous avons naïvement préconisé la laïcité lors d’un colloque à Saint Germain en 1984, puis revendiquer au moins un cessez-le-feu pour méditer sur une sortie de crise…Cependant, ces tentatives n’avaient aucun écho politique sur le terrain brûlé et petit à petit chacun de nous cachait son désespoir, sauf ceux qui ont décidé de retourner après la fin de leurs études pour accepter les choses comme un sort déjà tracé.

Quant à moi, j’ai quitté Paris pour Lyon où je fus absorbé par le travail, la vie de famille et la fréquentation d’autres milieux que les milieux libanais. C’est dans ce cadre que j’ai pu retrouver ma petite sphère « d’autonomie individuelle ». Le chemin était difficile, car rompre avec l’exclusivité d’une seule identité, qu’elle soit religieuse, nationale ou autre, n’est pas facile et parfois il comporte beaucoup de chutes ou même une tentation de négation de l’identité d’origine comme un signe de haine de soi-même ou de ce que l’on n’a pas pu changer dans notre entourage. Et comme un skieur non expérimenté à l’oriental, paralysé au début par la vue de cette pente terrible qui le sépare de «l’autonomie», j’ai cherché à contourner les bosses et à zigzaguer pour ne pas perdre mon équilibre et tomber dans le vide de l’absence d’Etat libanais qui seule pourrait garantir la valeur pratique de cette autonomie en dehors de mon Etat d’adoption : l’Etat français. Enfin j’ai pu tant bien que mal éviter que mon travail et mes relations sociales et politiques soient dépendants de ma communauté d’origine ou de ma patrie d’adoption et c’est cette petite victoire d’être soi-même qui m’a protégé tant contre l’indécision d’auparavant que contre le désespoir parfois invisible. Cependant, cette dissidence par rapport à mon conditionnement d’origine ne signifie pas une coupure totale avec l’apport positif de ma culture d’origine, telle que je l’ai conciliée avec la culture occidentale qui m’a également formé, mais plutôt une coupure avec ceux qui poussent vers les dérives.

Certes, cela ne m’empêche-t-il pas de continuer de se vouloir conscience, raison et responsabilité mais dont la contrepartie de l’intériorisation individuelle de « ma norme » qui dicte mes actes spontanés ou réfléchis est aussi la constitution de conflits intérieurs qui engendrent culpabilité et refoulement inconscient (le cœur est au Liban, la raison est au territoire où j’élève mes enfants et le désir est celui de l’instant).

Le réveil de l’identité libanaise et ses éventuelles dérives

Si ma patrie, incarnée par les traces du Liban saisies au fil du périple ou retrouvées chez les bouquinistes des quais lyonnais ou parisiens, semblait figée dans l’image de ce qu’elle était auparavant, ma jonction symbolique avec elle entre 2000 et 2005 a été aussi forte que celle de mes ancêtres pour la première indépendance libanaise comme si la seconde indépendance de la mainmise des puissances régionales était un réel réveil de mon identité nationale libanaise.

A la vue de la ruée de toutes les foules et des voitures de Beyrouth vers le Sud Liban libéré en 2000, tout ce qui a été enterré en moi depuis 25 ans s’est ressuscité de manière me permettant de renouer avec un territoire sur lequel ma maison d’origine fut successivement occupée par les palestiniens, les israéliens et les autres qui fuyaient leurs maisons bombardées.

Ce réveil identitaire était fortement accentué lors de l’éclatement de la révolte libanaise après l’assassinat de Hariri à Beyrouth et des manifestations qui ont été couronnées par celle du 14 mars comme l’événement capital marquant la fin de la peur d’être libre de l’hégémonie humiliante de plusieurs décennies.

Malheureusement, les choses ont tourné vers un blocage dramatique interlibanais, aggravé par la guerre de 2006 et les événements de mai 2008.

C’est dans ce contexte que j’ai été interpelé sur ma « libanité » par un discours qui projetait sur les chiites de ce temps malheureux de l’intégrisme des qualifications similaires à celles lancées jadis sur les maronites : « les isolationnistes », la « cinquième colonne », en ajoutant le « mini-Iran », « le syndrome de « gaza », tout en écoutant les répliques instinctives des vraies communautaristes chiites sur la « mini saoudite », le « 51ème Etat américain ».

Face à ces discours, j’avais toujours évité de sombrer dans un débat stérile qui réduit la culture, la politique et la vie sociale à leur seule dimension confessionnelle ou à la reproduction des réactions primitives et inconscientes de guerre (fuite en avant, arrogance liée à la personnalisation des pouvoirs et à l’identification d’un héros d’exception, double langage et stigmatisation nourrie parfois par des délires identitaires, etc…).

Toutefois, mes amis plus sérieux que ceux de la foule me disent : tu ne peux plus rester à l’écart, car c’est ta communauté d’origine qui nous mène vers l’impasse. Tu ne peux plus zigzaguer, car il n’y a plus de neige sur les collines de la « Cité » et il fait très chaud entre le clan de la « libération » et celui de « la liberté » ! Et chacun m’offre son épée pour venger son honneur bafoué par l’autre clan. On m’habille avec les vêtements du personnage de Corneille : Rodrigue as-tu du cœur!

Face à ce dilemme, je n’ai pas eu le moindre doute sur mon devoir tant de me sentir solidaire avec les gens du Sud en 2006 que de m’indigner des actes honteux de 2008 lors des attaques mobiles dans les rues de Beyrouth, ce qui a effectivement reproduit la logique de la guerre civile.

Or, même cela semble parfois insuffisant pour m’épargner le qualificatif d’un « intellectuel communautariste », car j’ai tenté de distinguer entre la faute de la victime et celle du bourreau régional assermenté.

Le peu de prise de conscience que j’ai eu depuis la guerre civile jusqu’à maintenant c’est que « ma » communauté d’origine peut aussi créer ses propres monstres authentiques ou en puissance ; et que cette prise de conscience n’est pas séparée de celle que j’ai eu en voyant le « modèle » maronite, qui a antérieurement produit ses propres monstres même à l’encontre des chrétiens eux-mêmes.

Ces modèles qui se sont orientés vers des impasses irréversibles se nourrissent d’une tentation profonde de faire justice soi-même (tentation libanaise à l’origine de l’effondrement de l’Etat depuis 1975) et cette tentation risque de rester sous jacente dans les polarisations excessives comme signe de cette dérive de l’identité exclusive camouflée par un discours romantique sur la patrie, la liberté et la libération.

Il en est de même des interpellations réciproques assez à la mode chez les intellectuels libanais qui s’échangent les accusations fallacieuses d’être des “intellectuels communautaristes” à qui ne semblaient manquer que le pouvoir d’envoyer certains « douteux » de leur clan dans des camps de redressement « démocratique » ou « nationaliste » afin de les guérir de leur condition d’origine que l’on colle à leur peau comme une nécessité inéluctable pour préserver une essence, quasi-transcendante ou quasi-immuable ou pour détruire une essence malfaisante et qui n’est pas tolérable pour la paix du Liban et du monde.

Mais puisqu’il s’agit là de nous-mêmes, pourquoi ne pas avouer que certains parmi nous libanais camouflent mal leur adhésion à la division du monde entre les barbares et les civilisés et entre l’axe du mal et l’axe du bien, en croyant, à tort ou à raison, que la survie du Liban passe par la victoire d’un axe sur un autre.

Comment adhérer corps et esprit à un seul axe externe de la polarisation changeante des clans libanais, alors que ces clans là semblent plutôt des victimes consentantes à des opérations de sous-traitance chirurgicales et régionales, sous le regard des acteurs internationaux qui se comportent comme des médecins de l’expérimentation pragmatique ou comme des généticiens qui voudraient nous rendre résistants à tout, tout en assurant nos rescapés de manière cynique ou naïve que “le ventre encore fécond d’où a surgi la Bête immonde ne peut, en aucun cas, accoucher de l’Autre”?

Chez ces gens là de la polarisation excessive, l’on ne peut pas penser à contre-courant ou comme le disent les anglais « thinking out of the box ».

Dans ces circonstances, je préfère rester suspendu dans le vide que de céder ma liberté de critiquer positivement ou négativement ce qui se passe dans l’espace public libanais.

Un jour les historiens viendront nous demander d’expliquer l’inexplicable : quelle raison pourrait-elle justifier réellement l’incompatibilité entre la « libération » et la «liberté»?

Pour ma part, je peux leur dire qu’il m’était impossible de voire cette incompatibilité de manière objective ou de construire mon identité nationale sur la haine de l’autre, car comme le dit Amine Maalouf: « ce qui est meurtrier, c’est de définir son identité contre l’autre », et j’ajouterai « réel ou imaginaire ». Le défi de ne pas tomber dans ce piège est de taille.

Toutefois, il est curieux que, pour les gens de ma génération, qui dès leur première dissidence politique ont vu l’enjeu confessionnel et qui tout au long par la suite, ont eu à se situer par rapport aux acteurs de la guerre civile et à garder leurs distances, il soit demeuré impossible jusqu’au bout et aujourd’hui encore d’avoir une appréhension nette, une vision claire des modèles politiques de sortie de crise ou de cerner une solution claire pour résoudre le dilemme perpétuel durant toutes les années de la guerre civile: faut-il rétablir la sécurité et la paix avant d’entreprendre les réformes politiques ou faut-il faire les deux par la reconstruction de l’unité politique du pays?

En effet, la ruse de l’histoire, c’est qu’au moment où l’on croit vaincre le système par des révoltes motivées, on ne fait que le renforcer en l’acceptant, le légitimant et l’amplifiant même. Ainsi, l’exercice du pouvoir, le sentiment de citoyenneté devient de plus en plus pénible au Liban.

Dès que l’on aborde la question du dépassement du confessionnalisme politique, l’idée se présente comme une sorte d’utopie laissée pour un autre temps ou un autre ciel que celui du Liban, car c’est l’âme confessionnelle qui chauffe encore les cœurs. Comme un spectateur d’un film, on ne peut que se laisser faire et à observer les disputes idéologiques par lesquels la société se modifie, s’auto-configure et doit s’adapter à un changement continuel et mondial que personne ne peut maîtriser. Mais cela risque d’être un film sans fin.

Si de la tragédie qui déchire notre unité nationale doit sortir un « seul fruit » au rang des intellectuels libanais , au-delà de ce déluge de malheur cyclique, ce ne peut être que la réflexion sérieuse sur la nécessité de détruire ces modèles culturels régressifs, d’une diffusion spontanée, dans les milieux hélas relativement homogènes qui les engendrent et les reproduisent au Sud et au Nord du Liban et à Beyrouth même.

Et pourtant, je persiste à dire qu’il existe un courant indépendantiste en germe chez beaucoup de libanais des deux clans qui sont désireux non seulement d’entamer cette réflexion, mais également de la traduire en actions.

Ce courant indépendantiste ne peut pas être construit sur des préjugés d’identités ou sur des interpellations réciproques. Il ne peut pas non plus être construit comme un choix entre le pire ou le moins pire, au risque de servir d’alibi intellectuel à ceux qui ne veulent pas sortir de la formule magique en raison d’une peur minoritaire ou d’une arrogance majoritaire vide de tout sens démocratique.

Il faudrait le nourrir de nos volontés dispersées et de la destruction des frontières imaginaires qui séparent encore beaucoup de libanais désireux d’un retour pour la vie et la mort sur une terre qui mérite d’être sauvegardée pour les générations futures. L’horizon est devant nous!