Houda Kassatly

Le café en Orient, entre le marc et les cendres

10/03/2009

Anthropologue, Liban

II est difficile d’imaginer aujourd’hui le nombre d’obstacles que le café a rencontrés dans nos régions avant de gagner ses lettres de noblesse. L’interdiction de son usage et des suspicions tenaces ont longtemps accompagné son implantation en terre d’Orient. Mais la farouche hostilité dont il fut l’objet ne fut pas l’apanage du monde arabe. II fallut attendre le XVIIe siècle pour qu’il fût accepté dans les cités d’Europe. En France, par exemple, le corps médical l’accusait de causer l’impuissance masculine et de bien d’autres maux.

Le café se serait répandu à partir des cercles de soufis yéménites qui l’ont considéré comme le support de leurs exercices mystiques. Grâce à la tonicité et à la lucidité qu’il procure, à son effet stimulant sur le système nerveux qui augmente l’activité cérébrale, le café devint le complément indispensable de ces mystiques qui devaient se maintenir en état d’éveil constant et résister à de longues nuits de veille. L’existence errante des fidèles qui initièrent à l’absorption de ce liquide ceux qu’ils rencontraient au cours de leurs pérégrinations est à l’origine de la propagation de cette boisson au Moyen-Orient.

C’est dans les marchés du Yémen que les marchands turcs et arabes se fournissaient en grains de café qu’ils acheminaient à dos de chameaux vers les ports de la côte (principalement celui de Djeddah) d’où les cargaisons étaient embarquées vers le Proche-Orient. A une certaine époque, le commerce du café prit une telle importance qu’il éclipsa celui du poivre et des épices.

C’est à partir du Xe siècle qu’apparait l’usage du café à La Mecque où des buyut al-qahwa furent fondés. Ils rassemblaient des hommes et des femmes venus écouter de la musique et jouer aux échecs autour de la dégustation du nouveau breuvage. Cet usage se répandit rapidement au Caire et en Turquie où les premiers qahwe khan virent le jour à Constantinople.

Cependant, la consommation du café ne s’est généralisée qu’à l’aube du XVIIe siècle quand une multitude d’établissements modestes comptant quelques chaises en plus du nécessaire à café commencèrent à s’implanter dans les villes.

L’ouverture de ces établissements allait susciter la colère des bigots qui virent dans ces lieux où des boissons illicites étaient consommées des innovations blâmables. Mais les cafés, lieux privilégiés de réflexion et de critique politiques, provoquèrent aussi le courroux des gouvernements en place. Aussi, des condamnations- à la fermeture ou à la démolition- furent-elles sporadiquement prononcées contra ces établissements et contre ceux qui encourageaient l’usage du café.

En dépit de toutes les tentatives déployées pour prohiber un breuvage jugé séditieux et interdire les établissements qui l’offraient, considérés comme des lieux de perdition, le café a néanmoins réussi à s’intégrer à la vie quotidienne et même à devenir le pivot du code social local.

Dans la maison la plus riche comme dans la plus pauvre, s’il est une denrée qui ne manque jamais, c’est le café. II suffit de passer le seuil d’une demeure pour se le voir offrir selon un dosage adapté au goût particulier de chacun. Une échelle de degrés aux nuances les plus subtiles est proposée au visiteur: de l’amer au plus sucré en passant par le café nature, «au parfum», «juste», «à l’ottomane», suave. Il est indispensable pour l’accueil de l’hôte, du dayf, littéralement « celui qui s’est détourné du chemin », « qui s’est arrêté en visite chez quelqu’un ».

Plus qu’une offrande gratuite, le partage du café impliquait, tant pour celui qui l’offrait que pour celui qui le buvait, le respect d’un devoir sacré: la protection du visiteur. La demande de protection était spécifiée par un contact physique avec l’un des objets appartenant à l’hôte (un piquet de tente, une selle…) ou même un enfant de sa famille. Mais c’est la consommation des aliments, et du café en particulier, qui scellait les liens. De là est née la tradition arabe d’offrir l’hospitalité à l’étranger trois jours durant, auxquels sont venus s’ajouter trois autres jours qui ne sont autres que le laps de temps où la nourriture et le breuvage offerts restent dans le corps du visiteur.

C’est chez les bédouins que ce système complexe des liens d’hospitalité va prendre toute sa mesure. Le café est au centre de leur vie sociale. Le matériel indispensable à son offrande était, en dépit des déplacements constants d’avant la sédentarisation, transporté de campement en campement. Le foyer était constamment ravivé, les cafetières pleines et fumantes, les tasses toujours prêtes, car faire le café seulement après l’arrivée d’un visiteur signifierait que ce dernier n’était point attendu, ce qui, conformément au code de politesse bédouin, était discourtois. Le café était ce qui scellait la rencontre en dépit des différences (quelles soient d’ordre social, ethnique ou religieux), qui réconciliait (le règlement d’un désaccord est scellé par le partage du café) mais qui pouvait aussi séparer (le signe de la déclaration d’hostilité était le refus de consommer la boisson offerte). Mais plus que tout, la valeur d’hospitalité symbolisée par cette offrande liait par un pacte inviolable de protection qui pouvait briser momentanément le cycle de la vendetta. Le droit d’asile prenait naissance dans cet acte de partage et conférait au visiteur l’immunité, que ce visiteur ait été un inconnu dont la présence pouvait mettre la vie de l’hôte en danger ou bien qu’il ait été dans des cas extrêmes l’assassin de l’un des membres de la famille de celui qui le recevait. Dans le passé, la coutume n’admettait aucune dérogation à cette règle et la générosité du chef d’un campement se mesurait à la hauteur du tas de cendres- résidu des nombreuses réceptions- qui se trouvait à l’entrée de la tente.

Cependant, à un certain moment, les chefs de tribus arabes ont composé avec les autorités mandataires en acceptant de faire régner une forme de paix et de sécurité auxquelles la société bédouine était étrangère. En acceptant de livrer au gouvernement étranger des contrevenants aux nouvelles lois, leur autorité et, par là, l’ensemble de l’édifice social ont été ébranlés. Car es chefs avaient commis l’infraction la plus grave que l’on puisse faire à l’hospitalité bédouine, au droit au refuge et à l’inviolabilité de la tente et du campement. L’offrande du café, jadis pivot de la vie sociale et du code et centre d’un mode de vie particulier, n’est plus dès lors qu’un aimable signe de bienvenue.

C’est ainsi qu’aujourd’hui, le café a perdu de ses fonctions les plus significatives. II continue cependant d’occuper dans sa totalité, l’espace social de notre quotidien: café sans lequel une visite ne peut être considérée comme achevée, café amer du partage de la douleur lors d’un décès, café de la patience des jours de guerre de ces vendeurs ambulants postés aux points de passage, café personnel du matin et café collectif des hommes et des femmes… il est l’indispensable breuvage sans lequel le rythme de notre quotidien n’aurait pas le même arôme. Le café, c’est aussi cette parenthèse dans la vie féminine, ces matinées de femmes nées de la conception de l’entraide dans le travail, autour de laquelle s’articulait la vie sociale du village. Le mode de travail collectif regroupait les femmes dès l’aube pour la confection du pain, pour piler le thym ou moudre le blé. Le café était alors le prolongement de l’effort, le moment de pause, une sorte de rétribution et de répit. C’est plus tard que ces réunions se sont institutionnalisées dans les villes, les femmes trouvant dans cet espace d’où les hommes sont bannis l’entracte de leur vie maritale, un lieu d’épanchement, une brèche où s’engouffrent leur besoin d’exprimer le non-dit, leurs rancœurs et leurs espoirs. C’est un moment de parole libre, libérée des contraintes du monde des hommes et déliée par leur absence, même s’ils restent entièrement présents puisque qu’avec les enfants, ils constituent le pôle central des discussions. La consommation de ce café aromatisé de confidences sera souvent accompagnée de prévisions d’avenir.

Dans nos contrées, de lire dans le marc de café est un art divinatoire à la portée de tous. La lecture de l’avenir n’est pas réservée à des initiés qui détiennent le privilège d’interroger les lois de la destinée. De manière informelle, une voisine, une amie, une parente prend la tasse retournée pour prédire l’avenir de la personne concernée sans pour autant nuire aux professionnels qui officient chez eux ou dans des lieux publics à l’intention d’une clientèle nombreuse. Blanc sur noir ou noir sur blanc, les traces laissées par le sombre breuvage subiront des interprétations variées. Les images et dessins qui se gravent sur les bords de la tasse révèlent, à travers des signes secrets connus de la personne qui lit, tant la vie actuelle (côté droit) que l’avenir (côté gauche) ou les affaires de cœur (fond de la tasse) de celle qui l’a absorbée, Les entrelacs et les figures abstraites forment alors comme le miroir de notre vie intérieure et le reflet de nos états d’âme.

La vie de la personne qui a bu la tasse (passé, destin proche, conflits actuels, avenir…) se retrouve entièrement dans le marc du café comme si elle avait imprimé sa signature aux résidus qui se sont formés et au dépôt, la représentation de son histoire particulière.

Si l’espace clos des appartements demeure le lieu de réunion privilégié des femmes, les hommes ont aussi leur espace singulier: ils se retrouvent dans ces cafés de verre où le culte de la discussion s’accompagne de parties de cartes ou de tric-trac.
Mais c’est dans des lieux publics d’un autre type, les cafés «modernes», que les habitants de la ville ont acquis l’habitude de se côtoyer sans distinction de sexe, de religion, d’origine ou de classe. C’est ainsi que l’on voit proliférer des cafés de type occidental et qui, en se revendiquant comme tels, s’intègrent au mode de vie local et avatars de cafés de type traditionnel où on tente de mêler certaines caractéristiques des cafés traditionnels à des pratiques de vie contemporaine.

C’est comme si, la société avait besoin de rattraper son passé. Ce faisant, elle tente de redonner naissance à d’anciens lieux publics comme ces remakes d’anciens cafés littéraires ou de renouer avec des traditions désuètes où l’on est censé réitérer les gestes de nos grands-parents dans un décor où officient des conteurs d’un genre nouveau et des serveurs affublés de tarbouches.

Quant au mihbaj des bédouins, dont la musique et la résonnance étaient jadis le signe et le symbole de leur culture, il est devenu aujourd’hui l’élément central du décor de leur sédentarisation.

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