Roland Tomb

Un pays sous un arbre

14/02/2009

Dermatologue, Liban

Dans un texte célèbre, Gibrane Khalil Gibrane déclarait : « vous avez votre Liban et j’ai le mien ». Au fait, combien de Liban y a-t-il? Autant que de communautés ? il y en a beaucoup. Autant que de citoyens ? il y en a si peu.

L’Histoire déborde de partout

Le Liban est un nom très ancien, attesté depuis des millénaires. Provenant d’une racine sémitique commune « LBN» désignant le lait et la blancheur, « Lebanon » est la montagne toujours blanche, citée des dizaines de fois dans la Bible. Le Liban est donc une montagne comme l’Islande est une île. Si cette dernière est une terre de glace (son nom est explicite), le Liban lui, est une montagne enneigée.

Pour raconter le Liban vu du Liban, j’ai pris le parti arbitraire de suivre la trame d’un texte lumineux, écrit, il y a trente ans, par l’écrivain francophone Salah Stétié, et destiné à présenter le Liban, son Liban, à des étrangers. C’est à lui aussi que j’ai emprunté le titre de mon intervention ; « un pays sous un arbre ». Les premières lignes de ce texte méritent d’être reproduites in extenso: « Ce pays dans ma fenêtre : le Liban. Mon pays. Dans ma fenêtre, il pourrait presque entièrement tenir si l’Histoire ne le faisait déborder de partout… Depuis 6000 ans, elle est ici chez elle, dans ses villes, parmi ses peuples. Les peuples ont passé, les villes, quelques-unes, sont restées, devenues presque imaginaires à force d’avoir été ».

Les orientalistes, surtout au XIXe siècle, s’étaient forgé une certaine idée du Liban qui n’a pas peu contribué à l’instauration du Mandat puis à la proclamation de l’Etat du Grand-Liban en 1920. Mais les Libanais eux-mêmes ont fini par intérioriser certains clichés dont on a usé et abusé : « pont entre l’Orient et l’Occident», « un pays jeune de 6000 ans » et surtout « Suisse du Moyen-Orient» dont on n’a jamais su tout à fait s’il faisait allusion à la composition pluricommunautaire, à la nature montagneuse ou au système bancaire du pays. Puis la guerre a fait rage et, selon la formule d’Amine Maalouf, le symbole du paradis sur terre est devenu celui de l’enfer… Les vieux poncifs ont pratiquement disparu, sauf l’heureuse formule de Jean-Paul II que tous nos hommes politiques répètent mécaniquement, sans jamais en saisir la portée : « le Liban est plus qu’un pays, c’est un message». Un message qu’il était urgent de faire entendre dans le concert des nations, surtout après un certain 11 septembre.

Langues

Depuis la nuit des temps, ce pays a été bilingue pour ne pas dire polyglotte. C’est peut-être l’un des éléments qui ont contribué à semer la confusion dans la construction de son identité. Pourtant, le vieux fonds sémitique est là depuis des millénaires, immuable, incontestable, incontournable. Comme le disait le Père Fleisch, « la toponymie est extrêmement conservatrice ». Heureusement ! Beyrouth conserve le même nom depuis près 35 siècles, peut-être un record absolu pour une capitale. Un simple effort de réflexion suffirait à un Libanais contemporain d’en comprendre le sens. C’est le féminin pluriel de la racine cananéenne « B’R », puits.

Une étude plus approfondie de la toponymie des villes et des villages du Liban nous révèle un trésor d’informations. Une étude statistique récente confirme qu’elle est à 95% non-arabe, ce qui apporte de l’eau au moulin de certains idéologues, mais surtout, nous indique combien le peuplement de la montagne, et pas seulement celui de la côte, remonte loin dans la nuit des temps. Toponymie non-arabe quoique sémitique et essentiellement araméenne, avec la prononciation en « a » qui avait cours à l’époque du Christ. D’ailleurs, ces noms araméens s’appliquent à tous les villages du Liban, quel que soit leur peuplement actuel, druze, chiite ou chrétien. Le nom du pays lui-même, attesté dans sa forme phénico-hébraïque dans la Bible, est largement cité, plusieurs siècles auparavant, dans les tablettes mésopotamiennes comme dans la correspondance avec les Pharaons.

Cela n’a pas empêché les habitants de ce pays ouvert au grand large à s’ouvrir à d’autres langues. Certes la parenté lexicale et syntaxique leur a permis de passer aisément du cananéen à l’araméen puis de ce dernier à l’arabe. L’araméen devenu lingua franca de la région a recouvert le fonds phénicien et a prospéré des siècles durant avant d’être supplanté par l’arabe. Il ne subsiste plus chez nous que dans les noms de nos villages et dans notre liturgie. Mais l’archéologie et l’Histoire le confirment, plusieurs langues avaient cours simultanément. Si à l’école de droit de Béryte, on dispensait l’enseignement en grec et en latin, la rue, elle, parlait la koïné grecque à côté de l’araméen. Après que les cavaliers arabes eurent amené avec eux une religion et une langue, l’araméen cohabitera pendant quelques siècles à travers l’une de ses formes littéraires, le syriaque. Et parenthèse des Croisades mise à part, c’est la Renaissance européenne qui réintroduira au Liban des langues d’Occident, d’abord l’italien, ensuite le français et plus tard l’anglo-américain. Si bien qu’on a pu dire que c’est le français qui amena le Mandat au Liban et pas l’inverse.

Le Liban, la Bible et l’Europe

Une ville de ce pays, Gubal, hellénisée en Gyblos puis Byblos a donné son nom au livre « biblion » et au livre des livres « ta biblia», les livres, la Bible. C’est aussi une princesse de Tyr, Europe, emportée par Zeus qui a donné son nom à tout un continent. Et si la légende affirme que c’est son frère Cadmos qui fit connaître aux Grecs l’alphabet phénicien, elle ne fait que refléter une réalité historique incontestable et des échanges économiques avérés entre ces peuples. Les fondements de la culture européenne seraient donc nés sur nos rivages ? Cela ne nous donnerait pas le droit, tout autant que les Turcs, si ce n’est davantage, de nous rapprocher de l’Union ?

Comme tout le Sud de l’Europe, quoique sur une autre rive, nous baignons dans la même mer et quelle mer ! « Le Liban en surgit d’un seul coup, s’attardant à peine à ses rivages, se prêtant au jeu de quelques collines, grimpant vite. Paysage donc à qui il est arrivé la plus singulière des histoires : celle d’avoir une Histoire bien plus vaste que lui : étroit oui dans l’espace, mais épanoui, étagé dans l’architecture du temps ».

Une montagne et un arbre

Ce Liban qui surgit de la mer est une montagne, Ha-Lebanon, montagne sacrée. On sait la prédilection des Sémites pour les hauts-lieux où ils ont de tout temps érigé temples et bétyles. Un arbre devait toujours se trouver à proximité, un peu comme ces grands chênes qui couvrent de leur ombre les églises de nos montagnes. Ha-Lebanon se devait d’être associé à un arbre que nos contemporains continuent de sacraliser : le Cèdre. Au point de l’appeler Arz erRabb, le Cèdre du Seigneur. Même pour un botaniste, ce n’est pas n’importe quel cèdre, mais bien le cèdre du Liban. Et voilà tout un pays qui se met sous son ombre. Au point d’en frapper son drapeau, ses armoiries, sa monnaie. Au point de mener la Révolution du Cèdre. Sous ce drapeau, sous ce cèdre, un million de citoyens, voire davantage, se sont regroupés pour crier leur soif de liberté et d’indépendance. Le 14 mars 2005 n’a pas encore produit tous ses effets, mais il est entré dans l’Histoire. Malgré le galvaudage, les récupérations, les trahisons, c’est un événement fondateur, refondateur d’une nation qui se cherche.

Le Liban est donc une montagne. Relisons Lamartine :« Jamais spectacle de montagnes ne m’a fait une telle impression. Le Liban a un caractère que je n’ai vu ni aux Alpes ni au Taurus: c’est le mélange de la sublimité imposante des lignes et des cimes avec la grâce des détails et la variété des couleurs; c’est une montagne solennelle comme son nom; ce sont les Alpes sous le ciel de l’Asie, plongeant leurs cimes aériennes dans la profonde sérénité d’une éternelle splendeur ».

L’Histoire, disions-nous, dans ce pays, déborde de partout, le sacré aussi. Stétié le décrit justement : « Voici donc la montagne sacrée, couverte de chapelles et de sanctuaires, voici le sol qui ne donna naissance à l’alphabet que pour s’ouvrir bientôt aux Ecritures. Non loin de la puissance trapue des Eglises, voici l’élan vertical des minarets qui semblent de leur tête aiguë quêter une fraîcheur». Le promeneur du centre-ville de Beyrouth peut le déplorer ou l’admirer ; on ne reste pas insensible à cette surenchère de coupoles et d’édifices religieux qui s’enchevêtrent, se narguent ou se côtoient. On est bien au Liban et nulle part ailleurs.

Le pays et les hommes

Stétié encore : « si ce vieux pays, toujours si jeune, a quelque leçon à donner au monde, cette leçon est peut-être tout bonnement celle du sphinx : à savoir que l’homme est la réponse». Et il poursuit : « l’invention principale de ces hommes, tout compte fait, c’est peut-être eux-mêmes. Ils viennent de familles humaines diverses religieusement et, jusqu’à un certain point culturellement et ils sont là, sur ce territoire exigu -quoique lui aussi très divers- pour vivre ensemble».

« Le Liban », notait un voyageur français d’Orient, « est un petit pays qui ne produit rien, sinon des Libanais ». Il en produit, il en exporte et continue de le faire. Le Liban importe quasiment tous ses biens d’Europe. Mais il exporte si peu, sinon ses propres enfants, vers l’Europe et le reste du monde. Car le Liban, c’est aussi le vent de l’exil… Parler du Liban, c’est aussi parler de ces millions de Libanais disséminés sur la planète. « Nous avons secoué cette planète immense, nous labouré, jadis, les continents » clamait Charles Corm, le poète. L’œuvre de conquête continue. Nul encore ne s’est avisé de conter cette aventure extraordinaire. Les aventuriers du XIXe siècle, qui ont inauguré l’intense émigration libanaise à travers le monde, avaient de qui tenir. Ils l’ont fait sous la double pression de la faim qui les tenaillait et de leur soif de liberté , « conquérants sans armes qui quittaient leur village, avec dans les yeux, déjà l’image du retour ». Et je cite encore Stétié : « la mer a toujours été pour nous, Libanais, bien plus encore que l’appel nostalgique du large, une route vers les mondes neufs où des choses sont à bâtir, des places à prendre, des aventures raisonnables à tenter ».

Langues et cultures

Nous avons dit plus haut combien le bilinguisme était ancien. Nous habitons une langue comme nous habitons un pays. Et ces langues nous habitent. Il y a quelques années, Chibli Mallat était interrogé par la BBC sur ce qui l’avait poussé à rentrer à Beyrouth après des années d’Europe et d’Amérique. Je reconstitue sa réponse de mémoire : « c’est le seul endroit où l’on peut le plus aisément du monde, acheter des journaux et des livres, assister à des spectacles, discuter et polémiquer, apprendre et enseigner, en arabe, en français, en anglais». Les trois langues ! Un jour, je suis tombé dans l’Orient-le Jour sur une petite annonce libellée ainsi : « Recherchons secrétaires dans les trois langues ». Inutile de préciser lesquelles, pour le lecteur, cela va de soi. Dès leur plus tendre enfance, nos enfants sont initiés non pas seulement à trois langues, mais surtout à deux graphies, trois cultures et plusieurs mondes. C’est ça le Liban.

Les Libanais eux-mêmes ont su railler ce multilinguisme, souvent très imparfait, superficiel ou fallacieux. La formule « Hi ! kifak ? ça va ? » ou comment il est habituel de se saluer, simultanément, dans les trois langues, est reprise avec humour ou dérision dans les écrits, parfois même sur les vêtements.

C’est sans doute inutile de rappeler l’apport considérable des Libanais et surtout des chrétiens du Liban, dans la Nahda, la renaissance de la littérature et de la culture arabes. Les Libanais ont mille fois raison d’en être fiers, à l’encontre des idéologues de tous bords et des obscurantistes religieux et ignares. Rachid el-Daïf, romancier de langue arabe, exprimait ainsi ses convictions: « le fait que je sois d’une famille arabe chrétienne me permet peut-être de voir des choses que ne peut voir celui qui est définitivement rassuré sur son identité et par elle. Je reconnais éprouver de la fierté de ce que l’arabe est ma langue maternelle. C’est la langue de quelque 250 millions d’Arabes ; la langue du Coran qu’un milliard de musulmans non-arabes de par le monde rêvent de connaître ; langue dont les caractères apparaissent pour toute cette humanité comme les clefs du paradis et du bonheur éternel. Et moi l’Arabe chrétien, je porte cette langue dans mon cœur et suis en son cœur ; j’en suis le produit et j’y suis agissant. La présence des chrétiens arabes en cette langue ne date pas d’aujourd’hui. Elle remonte, avant même que n’ait émergé l’islam, aux débuts de l’histoire des Arabes. Depuis, les chrétiens n’ont cessé d’y être présents. J’aime qu’il en soit ainsi et j’en suis fier. Le Liban est davantage qu’une nation, c’est une mission. J’aime ce propos qui me réconforte. Ce qui me dérange le plus c’est que les Chrétiens arabes soient réduits à un statut de minorité, plutôt que d’y être comme une sorte de nuance. Je ne veux pas être une minorité, mais une nuance, un ton de différence qui complèterait cette fresque grandiose qu’est la civilisation arabe islamique. Non pas que j’aie quelque chose contre les minorités ; bien au contraire, toute ma sympathie leur est acquise. Très souvent, il est arrivé à des minorités, en raison de la distance qu’elles prennent vis-à-vis des valeurs évidentes qui commandent à la majorité, de constituer un facteur décisif de progrès. Je préfère, quant à moi, être une nuance».

Ce Liban « carrefour intellectuel », ce Liban « laboratoire », trente années de guerre et d’occupation ont essayé de le disloquer, de le détruire, de l’annihiler. Si l’analphabétisme ne cesse de progresser dans les pays arabes, si la production culturelle est laminée, si la société civile est marginalisée, c’est parce que la liberté d’expression est bâillonnée. Beyrouth, ce 14 mars 2005, c’est en revanche, le peuple qui se réapproprie à la fois le territoire et la parole, c’est la Liberté en marche, exactement comme chez Delacroix ; cela ne signe pas seulement la Renaissance du Liban, cela concerne chaque individu arabe aspirant à la dignité. La presse, les médias de ce pays, même dans leur agaçante frivolité, ont su montrer, surtout au monde arabe, que ce pays meurtri est resté un pionnier. À côté de leur dialecte propre, les citoyens arabes ont fini par se familiariser avec le parler libanais, comme autrefois avec l’égyptien. Et si le Liban exporte chantres et troubadours, il exporte aussi des plumes et des voix courageuses ; le martyre de Samir Kassir, le calvaire de May Chidiac doivent nous le rappeler. Liban et liberté sont indissociables.

Feyrouz

Parlant de troubadours, on ne peut faire l’impasse sur ce que la musique et la chanson libanaises ont apporté aux Libanais et aux Arabes. Sans parler de la pop libanaise qui a récemment conquis les ondes, peut-on évoquer le Liban, sans citer, ne serait-ce qu’une fois, Feyrouz ? Certains, dont je suis, vous diront qu’elle s’est amalgamée à ce pays au point de constituer une part de son identité. En tout cas, nul ne contestera qu’elle en est la voix, et quelle voix ! Celle des bons et des mauvais jours.

On a dit parfois de la musique des Rahbani qu’elle était frelatée, au sens qu’elle était métissée, mêlant au « tarab » des accents occidentaux. Loin d’en avoir honte, il faudrait revendiquer ce trait qui est à l’image du Liban. On parle beaucoup de « fusion » en art, en cuisine… N’est-ce pas là un exemple admirablement réussi de « fusion » avant la lettre ?

Feyrouz et les Rahbani, dès la fin des années 50, avaient transposé sur scène et en musique l’amour du terroir. Ils avaient recréé dans leurs opérettes des tranches d’histoire et de vie paysanne qui, à leur façon, avaient atténué les méfaits psychologiques de l’exode rural. Les «nouveaux citadins» avaient mordu ; tout le pays s’était mis à vibrer à l’évocation des fermes et des collines, des champs et des vergers, des semailles et des moissons. Le temps d’un spectacle, ou celui d’une chanson, le village reprenait vie et les liens se renouaient avec les aïeux. À partir de 1975, la guerre n’aura fait qu’exacerber ces sentiments ; toutes les identités communautaires et claniques s’étaient mises à puiser à la même source pour se forger une authenticité. Sur toutes les ondes, Feyrouz triomphait. Sur les chemins de l’exil, dans les pays d’émigration récente ou ancienne, sa voix incarnait la patrie déchirée et perdue.

La cuisine

Parler du Liban sans parler de cuisine, c’est certainement escamoter le sujet. La cuisine libanaise a conquis le monde. Un grand cuisinier français avait dit un jour que le patrimoine mondial pouvait s’enorgueillir de trois cuisines, la française, la chinoise et la libanaise… Tout l’Orient culinaire s’y est donné rendez-vous, depuis les Balkans jusqu’aux steppes iraniennes, pour forger, au travers d’adaptations inspirées, une gastronomie raffinée. D’ailleurs, la guerre du Liban et l’exode qu’elle a engendré ont eu pour effet de faire découvrir au monde entier les saveurs libanaises. Ainsi à Paris, on est passé d’un seul restaurant avant-guerre à plus d’une centaine. Dans la région du Golfe, aucun palace ne se conçoit sans son restau libanais. Et les émigrés de deuxième ou troisième génération, s’ils ont perdu la langue et quelques traditions, ont gardé intacte la place de la cuisine libanaise dans leur vie quotidienne. Au Liban même, la vogue des fast-foods à l’américaine, a paradoxalement dynamisé la restauration rapide à la libanaise et lui a donné incontestablement un coup de jeune. Les points de vente ne se comptent plus.

Contrastes et échanges

L’Occident laïc et moderne a du mal à comprendre une culture où, plus que la nationalité ou la citoyenneté, c’est la religion qui est le déterminant ultime de l’identité. Les journalistes occidentaux avaient coutume pendant les premières années de la guerre du Liban de séparer les « chrétiens de droite » et les « musulmans de gauche » comme si la terminologie héritée de la configuration de l’Assemblée nationale française de 1789 pouvait avoir la moindre pertinence dans le conflit qui déchirait le Liban.

Bernard Lewis rappelle à quel point le rôle politique de l’Islam dans notre monde moderne, n’est en rien comparable à celui du christianisme. Les ministres allemands et scandinaves ne réunissent jamais de sommet luthérien ! Il n’y a pas non plus de Conférence bouddhiste, ni de Bloc catholique aux Nations Unies etc. De tels regroupements pourraient paraître absurdes voire comiques pour un Occidental, pas pour un Oriental. Or 56 Etats musulmans, monarchiques ou républicains, conservateurs ou libéraux ont institué entre eux des éléments de consultation internationale, voire de coordination. Au Liban, il est de bon ton, voire politiquement correct, de fustiger le confessionnalisme, source de tous nos maux. Rien de tel pour meubler un discours creux. En réalité, la particularité du Liban ce n’est pas le confessionnalisme, mais le pluri-confessionnalisme. Car tous les autres Etats de la région, tant Israël que les pays arabes, sont régis par des systèmes confessionnels monolithiques, souvent iniques pour les minorités.

« Nul pays plus peut-être que le Liban ne réunit, en de si étroites frontières, autant d’éléments de nature contrastante et qui rendent inévitables la compréhension et la tolérance- la recherche de l’identité au sein même de la multiplicité (…) La richesse des nations, tout comme celle des personnes est faite de leur complexité – qui n’est finalement que le lieu de leurs contradictions assumées et, finalement, surmontées. Certes c’est là une victoire difficile, mais la seule qui vaille (…) La chance historique du Liban est cette possibilité de dialogue, offerte aux diverses familles intellectuelles qui le composent, le destin le plus profond de l’intellectuel libanais ne serait-il pas d’intérioriser les termes de ce dialogue – j’entends de devenir lui-même le lieu singulier de leur confrontation – où le semblable, à travers le contraire, reconnaît le semblable ?»

Liban et liberté

L’intifada de l’indépendance avait été préparée, des années auparavant, par une action estudiantine vigoureuse, notamment de la part des partis dits chrétiens, action qui partit de notre Université Saint-Joseph, galvanisée par les paroles prophétiques du Recteur Sélim Abou, tissant inlassablement, discours après discours, une charte pour la Résistance, une résistance, avant tout morale, à l’oppression du citoyen et l’asservissement de l’esprit. Le célèbre communiqué des évêques maronites de l’été 2000, inspiré de la même veine, fit boule-de-neige. Bientôt rejointe par certains partis non-chrétiens ou de gauche, l’opposition prenait de l’assurance. Elle rédigea le Manifeste de Beyrouth, qu’on tenta d’interdire, mais qui fut largement diffusé dans la presse locale et internationale. L’un de ses auteurs, Samir Frangié, le commente en ces termes : « Le problème des Libanais est le suivant : ils sont appelés à construire un Etat en fonction d’une société dont l’identité reste à définir : est-elle un agrégat d’individus reliés entre eux par des liens juridiques fondés sur leur appartenance commune à la nation libanaise ? est-elle une confédération de communautés religieuses liées entre elles par un pacte en vertu duquel elles acceptent de coexister dans le cadre d’un Etat unitaire? est-elle une société arabe qui s’est trouvée historiquement séparée des autres sociétés arabes sœurs par les divisions engendrées par le colonialisme, et qui aspire à retrouver son unité originelle ? Est-elle une société musulmane au sein de laquelle vivent des minorités chrétiennes ou est-elle une société chrétienne, « une part d’Occident en terre d’Islam », menacée par le développement démographique des communautés musulmanes?

Il est évident, souligne le texte, que l’identité libanaise est une identité complexe formée d’une multitude d’appartenances. « Dans son rapport avec l’Etat et la société, le Libanais se situe simultanément à deux niveaux : un niveau individuel dans une relation de citoyenneté régie par la Constitution et un niveau communautaire régi par le Pacte national qui définit les relations des communautés avec l’Etat». L’expérience avait, dans une large mesure, réussi à concilier ces deux niveaux d’appartenance alors même que l’idée d’intégration qui est au fondement de l’Etat-nation dominait partout ailleurs. En fait, ce style de civilisation propre au Liban et dont les Libanais n’avaient pas perçu l’importance avant la guerre exigeait un niveau de tolérance qui excluait les processus d’intégration forcée, à l’honneur dans le reste de la région. Pour Frangié, c’est bien cela qui a constitué l’élément essentiel de l’attachement des Libanais à leur pays. La géographie et l’histoire sont certes des facteurs importants qu’il convient naturellement de prendre en considération, mais la spécificité de l’expérience vécue au Liban réside principalement dans ce rêve libanais qui avait commencé à prendre forme avant la guerre. Il a fallu l’enchaînement d’événements internationaux et surtout l’assassinat de Rafic Hariri pour dynamiser les plus réticents. Au lieu de se soumettre à la terreur et à l’oppression, les Libanais se sont levés et retrouvés ensemble. La forêt des drapeaux a envahi Beyrouth. Pour paraphraser Martin Luther King, « j’ai fait un rêve » a été prononcé par tout un peuple, le 14 mars, afin que ce rêve redevienne réalité.

Parmi les principes énoncés, dans le Manifeste de Beyrouth, je citerai volontiers :

– la reconnaissance des différences et l’acceptation d’une identité complexe.

– la mise sur pied d’un Etat capable de gérer cette complexité

– la prise de conscience d’un destin commun. Le style de civilisation que les Libanais avaient réussi à créer avant la guerre, le climat de liberté qui régnait au Liban alors que le monde arabe oscillait entre traditionalisme rétrograde et totalitarisme révolutionnaire « font aujourd’hui de cette expérience historique un modèle qu’il convient de réhabiliter, un modèle pour le Liban, mais aussi pour l’ensemble du monde arabe»

– le recours au dialogue comme moteur de la démocratie libanaise. L’accord de Taëf a confirmé, sans le formuler explicitement, l’adoption d’une démocratie de type consensuel.

L’Etat et la Nation, rescapés des décombres d’une double occupation, tentent de suivre cette voie. Mais le chemin est semé d’embûches.

En conclusion

Le 1er septembre 1920, le Grand-Liban était proclamé. On ne comprend pas pourquoi cette date fondatrice, autrefois officiellement chômée, ne l’est plus. De ce fait, « ce jeune pays de 6000 ans », a aujourd’hui, dans ses frontières actuelles, 88 ans (dont 23 de Mandat, 15 de guerre et 29 ans d’occupation). Deux autres dates jalonnent notre histoire contemporaine : le 22 novembre 1943, date de la première indépendance et le 14 mars 2005, celle de la deuxième indépendance, de loin plus populaire, plus dramatique, plus passionnelle.

J’aimerais pour conclure évoquer un souvenir personnel. À notre « retour d’exil » l’un et l’autre, Chibli Mallat m’offre les œuvres complètes de Nadia Tuéni qu’il considère comme l’un des grands poètes de ce pays. D’abord réticent, j’ai fini par dévorer le recueil avec délectation. Et c’est tout naturellement que je reprends ses mots à elle, car nul mieux qu’un poète ne peut évoquer « le Liban vu par les Libanais ». Si les vers sont connus, trop connus, ils n’ont rien perdu de leur pertinence, ni de leur magie. Dans « 20 poèmes pour un amour », Nadia Tuéni fait le tour du Liban. Elle s’arrête à Beyrouth. Voici ce qu’elle en dit :

« Qu’elle soit religieuse, ou qu’elle soit sorcière,

ou qu’elle soit les deux, ou qu’elle soit charnière,

du portail de la mer ou des grilles du levant,

qu’elle soit adorée ou qu’elle soit maudite,

qu’elle soit sanguinaire, ou qu’elle soit d’eau bénite,

qu’elle soit innocente ou qu’elle soit meurtrière,

en étant phénicienne, arabe, ou roturière,

en étant levantine aux multiples vertiges,

comme ces fleurs étranges fragiles sur leurs tiges,

Beyrouth est en Orient le dernier sanctuaire,

où l’homme peut toujours s’habiller de lumière »

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