LEBANON ::

Farès Sassine

Les cinémas du Bourj

14/02/2009

Professeur de Philosophie, Liban

Se dirigeait-elle vers la rue Weygand ou s’apprêtait-elle à faire, ou refaire, le tour de la Place? Son pas était-il de marche ou de danse? Tout était démesuré dans la Suédoise au prénom moelleux peinte à l’huile sur l’affiche immense et haute du cinéma Rivoli en cet an de grâce 1960: la toison blonde, les épaules larges et nues, l’aisselle pleine et les bras ballants, la poitrine généreuse, la robe noire à traîne et fendue au milieu pour mettre à nu une cuisse à sa naissance, les pieds déchaussés pour plus de sensations ou plus de liberté… Mais une langueur générale, l’inclination de la tête, les yeux fermés dans la direction de la rue el Arz et une pincée d’immaturité dans les commissures de la bouche et le dessin des dents venaient atténuer le côté fauve de la star pour en dévoiler la face infantile. Toujours sur l’affiche, un cortège de paparazzi suivait la femme dans son périple immobile et donc éternel, mais semblait renier la profession pour une adoration servile. Etait-il seul à se prendre au jeu de “La dolce vita” de Frederico Fellini?

Le cinéma de Bourj en les deux dernières décennies de son existence animée (1958-1975), c’était d’abord ces gigantesques affiches peintes à Beyrouth pour des besoins publicitaires, mais dont les fonctions allaient au-delà des contrôles: promettre aux foules besogneuses le ludique et l’imaginaire dans un lieu de passage obligé, embouteillé, bruyant et pas toujours agréable à vivre; glisser dans une immobilité pesante le changement périodique des programmes; déréaliser la Place entière en l’emmenant du côté du rêve ou en amenant le rêve en son cœur… Ces affiches n’étaient le propre d’aucune salle, elles favorisaient cependant les mieux placées. Celle de l’Empire épousait la fausse façade arrondie et descendait parfois jusqu’au trottoir allant jusqu’à occulter tout ou partie de l’entrée du cinéma; elle venait se placer entre les deux plus grandes affiches imprimées par la compagnie distributrice et en dénonçait les piteuses limites; bien qu’elle ne donnât pas directement sur Bourj, c’était un exercice plaisant d’essayer de la lorgner de maints endroits de la Place. Mais c’était surtout l’affiche du cinéma Rivoli qui captait l’attention. Placée sur une monumentale façade de pierre blanche qui occupait presque entièrement le côté nord de la Place et dont le milieu se détachait des flancs par des arêtes verticales saillantes séparées de vitres, elle était le foyer forcé de tout regard de passant tenté de se soustraire à son activité routinière. On discutera longtemps pour savoir si le bâtiment en question parfaisait la Place en la fermant ou si, au contraire, il empêchait une perspective poétique sur la mer ou, plus simplement, des courants d’air frais. Le fait demeure que si le Petit Sérail a été rasé vers 1950 pour mieux dégager un immeuble édifié sur le domaine de main-morte d’une société de bienfaisance communautaire, un bâtiment séculier, portant le nom de la plus brillante des victoires du jeune Bonaparte en Italie, a hérité de la position stratégique d’un autre bâtiment séculier, et un temple de la fiction construite a pris la place d’un siège des pouvoirs, faisant planer, des années entières, ses ombres et lumières sur le rectangle de Bourj.

Les cinémas de la place des Canons n’étaient pas un ensemble de salles à répertorier objectivement. Chaque spectateur avait ses choix et ses exclusions. Son itinéraire croisait et décroisait d’autres itinéraires, ceux de promoteurs de salles, de maitres de circuits, d’architectes, d’acteurs, de metteurs en scène… C’est la mémoire et non l’imagination qui nous fait suivre Fellini tenant par la main Anita Ekberg de l’affiche décrite plus haut à son commentaire débridé au cinéma Schéhrazade: un docteur puritain peste, dans un des sketches de “Boccaccio 70” (1962), contre la star d’un énorme panneau publicitaire pour mieux en devenir la victime. De là, le metteur en scène ira seul à l’Empire faire claquer les coups de fouet de son alter ego et acteur fétiche Marcello Mastroianni (“Otto e mezzo”, 1963). E la nave va, les tribulations du grand cinéaste italien à Bourj ne s’arrêteront qu’avec les canonnades même si elles étaient tentées, corps et âmes, par Hamra.

Sur la carte de Bourj et ses environs, un cinéphile né au lendemain de l’Indépendance pourrait faire trois dessins. D’abord, un petit carré de près de cent mètres de côté au sud-est de la Place et qui comprend rien de moins que 9 cinémas; ensuite, un parallélogramme long et étroit allant du sud au nord tout en excluant l’ouest; enfin, un vaste gribouillis sans forme précise ou définie.

Le café La Ronda, sis à la Place même, est le sommet du petit carré. Les deux côtés sont les commencements de deux voies perpendiculaires, l’avenue Bechara el Khoury et la rue Gouraud. Le deuxième sommet est la petite salle Schéhrazade avec ses programmes franco-italiens, ses affiches et ses titres de films à l’érotisme aguichant (“L’inassouvie”, “Ce corps tant desiré…”), son Eddie Constantine cabot en Lemmy Caution toujours entouré de belles filles et son Paul Meurisse encore plus cabot en “monocle”…A notre grand dam cependant, la programmation européenne finit par s’essouffler et on vit le film égyptien “Chafica el Qoubtia” tenir, des mois durant, l’affiche. Mais en 1965, le grand acteur Chouchou (Hassan ‘Ala’ el Din) enleva la salle au cinéma pour la livrer au théâtre (el Masrah el Watani) et son entreprise semblait sur la voie de redéfinir la vocation de la place des Canons. A une première période de théâtre de boulevard (1965-1970) succéda une autre où l’on vit Chouchou, dirigé par Roger Assaf, s’acheminer vers un théâtre d’avant-garde et connaître le sommet de sa carrière dans une version libanaise (voire bourjienne) de ‘L’opéra de quat’ sous” de Bertolt Brecht.

Le cinéma Vénus (naguère Familia) situé sur la même avenue entre La Ronda et le Schéhrazade était encore plus étroit que ce dernier. Il se distinguait des autres salles par des tarifs moindres, une projection permanente à partir de dix heures (les cinémas de Bourj sont toujours restés fidèles à deux rites: les trois séances quotidiennes 15h30, 18h30 et 21h30, plus une séance supplémentaire le Dimanche et les places numérotées), la permission de fumer et des affiches pornographiques pour l’époque et n’ayant souvent rien à voir avec le film. le spectateur avait cependant droit à une qatché de cinq à dix minutes (strip-tease ou scène d’amour) inséré dans le long métrage. Pour la mériter, il fallait être prêt à suffoquer tant la salle était mal aérée et les fumeurs nombreux.

Les deux cinémas étaient situés au revers de deux grandes salles dont les façades donnaient sur la rue de Damas: le Dunia et le Roxy. Pour passer de l’avenue à la rue, il n’était pas nécessaire de contourner le pâté d’immeubles compact qui allait de la place des Canons à la place Debbas, car plusieurs couloirs intérieurs ouvraient la voie: le curieux souk el Kahraba où se vendait du matériel électrique ainsi que le couloir longeant le bar du Roxy qui fit peau neuve dans les années soixante… les salles Dunia et Roxy de l’époque commençaient à être vétustes tout en continuant à étaler la recherche et le faste de leur décor. Elles donnaient surtout les films que nous aimions voir: les mélodrames de Douglas Sirk, le “Spartacus” de Kubrick (1960), les comédies de Cary Grant et Rock Hudson, les films des “nouvelle (et de l’ancienne) vagues ” françaises, “Le Guépard” (1963) de Visconti… Elles firent d’ailleurs toutes deux peau neuve pour mieux sauver les meubles. Dunia se mit au Cinérama et entama une nouvelle carrière avec “How the west was won” (1963) et “It’s a mad, mad, mad, mad world” (1963)… Roxy nous donna à voir “The fall of the Roman Empire” (1964) et “Doctor Zhivago” (1965)… des chanteurs français venaient parfois se produire au Dunia et il m’est souvenir, dans cette même salle, de la pulpeuse danseuse égyptienne Najwa Fouad dans un show live d’une demi-heure pour lancer un film qu’elle avait produit.

Pour aller à la rue Gouraud, deux chemins étaient possibles une fois la rue de Damas traversée : le premier consistait à passer devant le cinéma Hollywood situé sur la Place même et qui changea de nom peu avant la guerre (1974) pour se faire appeler Atlas et pour se spécialiser dans les films Kung-fu. Inauguré en octobre 1942 au rez-de-chaussée de l’immeuble Ibrahim Sursock à la place du restaurant Aref, il avait eu dans les années soixante, et pour une courte période, l’exclusivité des films soviétiques. Là se donna le mémorable “Quand passent les cigognes”. Puis il se consacra aux films égyptiens et hindous. Le second chemin consistait à pénétrer le hall du cinéma Radio-City à double entrée et à regarder affiches et photos. Située au premier étage d’un immeuble coincé dans un pâté, cette salle dont la litanie de noms est édifiante (1919: Cosmographe; 1934: Majestic; 1947: Radio; 1954: Radio-City) pouvait languir des mois pour vous surprendre par un film pour happy few comme “L’Eclipse” (1962) d’Antonioni ou par un film très large public comme le premier western spaghetti “Per un pugno di dollari”, 1964.

En remontant la petite rue parallèle a la rue de Damas et reliant la place Debbas à la rue Gouraud, on se retrouvait face à trois salles. Le Métropole nous donna à voir le “Psycho” (1960) de Hitchcock, mais ne nous laissa pas le sou venir d’autres grands films. Il tenait sous sa houlette la petite salle Diana versée dans les films de deuxième vision.

Face au Métropole trônait à l’angle le cinéma Empire, construit en 1926 et transformé en 1935 et 1951. Deux ou trois marches descendantes faisaient accéder à son hall. Des odeurs de pop corn et la musique des tubes les plus récents (il abritait une discothèque huppée) vous y accueillaient. Le hall était vaste et son plafond haut; la conjugaison de plusieurs sensations avec les affiches des prochains spectacles vous plongeait dans une atmosphère qui aurait été plus sacrale sans le délabrement rampant des bois et velours. Si vous arriviez en retard pour un fauteuil d’orchestre, vous étiez privés d’épier les curieuses baignoires avec fauteuil club en vrai cuir à l’arrière de la salle, mais une possibilité de rémission s’offrait à vous et elle était bien particulière à l’Empire: celle de monter à une seconde mezzanine au prix de l’orchestre. On n’y allait pas de bon cœur, mais on n’y était pas en trop mauvaise posture.

Les films de l’Empire n’étaient pas tous bons, mais il y avait une garantie minimale d’entertainment. Les longs métrages libanais tels “Les ailes brisées” (1964) ou “Chouchou et le million” recevaient une caution d’être projetés dans la salle. Un film égyptien choisi était un succès certain. C’est à l’Empire qu’est apparue Ursula Andress en bikini blanc dans le premier des “Bond, James Bond”, le “Dr No” (1962) (“Le plus beau jour de ma vie” selon un critique français des plus sérieux!). Les queues pour les autres films de la série et pour ces fêtes de la belle anatomie et des manières de mourir fantastiques s’allongeaient d’année en année. Mentionnons enfin quelques grands moments pour se donner du plaisir: “The Professionals” de Brooks (1966), “Point Blank” de Boorman (1967) et “Sleuth” (1972) de Mankiewicz. Ces films montraient que le cinéma d’auteur ne tourne pas nécessairement le dos au grand public.

Le deuxième dessin est un parallélogramme long et étroit. C’est l’aire cinématographique de pointe, la surface pionnière de la Place. Ses sommets sont, au sud, les Roxy-Dunia et l’Empire et, au nord, les Rivoli et le Byblos. Le Rivoli avait l’exclusivité des films de la Warner Bros et nous réserva bien des ravissements (“Splendor in the Grass”(1961) de Kazan, entre autres). Mais le hall de cette salle immense était étroit et décevant: les affiches et photos des prochains spectacles n’y étaient pas nombreuses. Il se prouvait inutile de s’y rendre en pèlerinage quand le film n’était pas à voir.

Le Byblos situé à Saifi au nord-est de la Place est l’une des rares salles à avoir vu le jour durant la période 1958-1975. Intégré dans un immeuble blanc et net, œuvre de Pierre el Khoury et Henri Eddé (1960), conçu pour lancer à Beyrouth la formule des grands magasins, il se distinguait par des présentations de films pompeuses et une musique d’annonce trop cérémoniale. La salle était néanmoins bien équipée (70 mm et Cinérama) et luxueuse, et les Libanais purent y apprécier le générique de la “Lolita” (1962) censurée de Kubrick et y voir Audrey Hepburn en Elisa Doolittle apprivoiser son Rain in Spain dans “My Fair Lady” (1964) de George Cukor. Est-il utile d’ajouter que le cinéma survécut aux grands magasins?

Le troisième dessin est moins une aire de repos qu’un ensemble de points d’aboutissement liés par des lignes toujours à inventer, encore à découvrir. Le Gaumont Palace à l’extrême sud était une petite salle plantée sous une longue enseigne verticale de 20 mètres. Sa programmation passa des films français (années cinquante) aux films soviétiques souvent doublés en arménien (années soixante) pour finir du côté des films turcs très appréciés, semble-t-il par “les expulsés de Turquie, Kurdes et arméniens”(M. Soueid). Le City Palace, salle ovoïde née en 1970 sur l’avenue Bechara el-Khoury devant un énorme centre commercial venait trop tard pour la fête. Le Grand Théâtre était voué, en ses années de déclin et de décrépitude, à la série B et à la deuxième vision. Le cinéma Capitole inauguré en 1950 et sis à la place Riad el Solh gardait une aura particulier et semblait mieux préserver son mobilier et ses équipements que les cinémas de Bourj. Sa programmation du “Z” (1968) de Costa Gavras coïncida avec une crise aigüe de la société politique libanaise. Au dos du Capitole, l’Amir était un second Schéhrazade et parfois un qatché venait revigorer le public dans « Douce Violence », « L’eau à la bouche » ou quelque autre film français. On pouvait le soir, au retour à pied de l’agréable cinéma Starco, autre cinéma et autre centre commercial à avoir vu le jour au début des années soixante, se faire escroquer à la place de l’Etoile, déserte en ces heures, par des joueurs cachant des boulettes dans des dés à coudre.

Sur le côté ouest de la place des Canons, la belle façade du cinéma Opéra faisait toujours regretter ses films de deuxième et troisième catégorie. La salle était célèbre pour son escalier long et pour ses chatfés, seaux d’eau versés en pleine séance au sol pour rafraîchir l’atmosphère après le cri d’avertissement : « Attention à vos pieds, jeunots ! ». Un second cinéma, le Rio, se trouvait au bas du bâtiment, mais ses films n’étaient pas plus dignes d’attention. La salle el Zahra, un peu plus bas sur la place, était a son énième appellation : Rex d’abord (années trente), Odéon (1944) (avec parfois des matchs de lutte libre sur la scène où s’illustrèrent Alexandre Doubriche et Edmond Zeeny) et Cairo (1952) ensuite. Elle programmait essentiellement des films égyptiens et hindous en deuxième vision. En pénétrant dans la ruelle adjacente, on tombait sur le « préhistorique » cinéma Cristal hier glorieux cabaret et théâtre et qui ne semblait devoir sa survie qu’au service des narguilés. « Les bruyants Nara Nara et autres bruits de succion rivalisaient allègrement avec la bande son ! » (Ch.H.Faucon).

Les cinémas de la place Debbas étaient ternes: le Miami (ex-Ritz)projetait des films dont l’ancienneté ne garantissait nullement la qualité. La salle Pigalle, elle aussi nouvelle venue, était juchée sur une usine à glace. Elle restera pour bien des spectateurs, qui ne se rendaient pas souvent aux films égyptiens et hindous de deuxième catégorie, la salle d’un seul film, mais ô combien limpide : « L’évangile selon Saint Mathieu » (1964) de Pasolini donné à l’occasion d’une semaine sainte. La ronde des cinémas ne pouvait ignorer les fêtes religieuses.

0 Comments

Submit a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *