Houda Kassatly

Kouaichra ou le village des nomades

14/02/2009

Anthropologue, Liban

lls ont pour nom Aydamoun, Jdeideh, Tanous, Wadi Jamous, Machtal Hassan, Dousseh ou Kouaichra. De prime abord, rien ne les distingue des autres villages alentour. Mais se mêle-t-on à la population qu’on y découvre aussitôt un motif d’étonnement: dans un pays dont, par-delà la complexité communautaire, la composition ethnique est d’une grande simplicité, voila des Turcs. Ou plus exactement des Turcomans.

Au fil des ans, cette identité, qui se manifeste essentiellement par l’emploi d’une langue étrangère au contexte local, semble s’être résorbée, hormis a Kouaichra, Dans ce village, situé à cent trente et un kilomètres au nord de Beyrouth, le plus grand avec ses 2 500 habitants et dont le nom turc signifierait le «village des nomades», l’on peut entendre, aujourd’hui encore, les petits et les grands s’apostropher en turcoman. Cette langue véhiculaire s’est maintenue au cours des siècles dans sa forme orale au sein d’une population ou l’analphabétisme n’a régressé qu’avec la récente scolarisation des enfants.

Dans ce cas de figure particulier, le turcoman -qui fait partie du groupe sud-ouest des langues turques avec l’azeri et l’osmanli -a perdu sa pureté. On y retrouve de nombreux termes arabes qui se sont mixés au parler originel, fruit d’une cohabitation de longue date.

L’ancienneté de cette cohabitation est attestée par les registres officiels de Tripoli qui révèlent la présence d’une population turcomane au Akkar depuis le XVIIe siècle. Aucune mention n’y est faite du recensement de cette ethnie. En revanche, son mode de vie y est décrit ; il rappelle étrangement l’organisation clanique des Turcomans du Turkmenistan. Ces derniers, originaires des anciens Oghuz établis en Mongolie, formaient une fédération de vingt-quatre clans qui s’opposaient continuellement. Ils s’islamisèrent au Xe siècle quand une importante fraction suivit les Seldjoukides jusqu’en Anatolie. Nomades, ils vivaient en campement de yourtes où la solidarité était fondée sur les liens de parenté et où la loi écrite charia et la coutume ou loi orale ada régissaient l’autorité. Leur sédentarisation au milieu du XIXe siecle a transformé ce peuple nomade en éleveurs de moutons. S’ils demeurent actuellement majoritaires au Turkmenistan (60% de la population), on trouve aussi des Turcomans au Tadjikistan, en Ouzbekistan, au Daghestan, en Afghanistan, en lran et en Turquie centrale. Les Turcomans du Akkar seraient, quant à eux, originaires du Khorasan. Les registres de Tripoli les décrivent comme une population organisée en groupes de nomades éleveurs repartis en clans à la tête desquels des aghas et des beys détenaient l’autorité. Les pillages étaient alors monnaie courante, et si les Turcomans attaquaient les fermes voisines et les caravanes de commerçants, leurs cibles privilégiées étaient les membres des clans adverses. Ils ont cependant été forcés d’abandonner cet ancien mode de vie fondé sur les razzias sous la pression du pouvoir montant des notables locaux, les Merhabi. Ces derniers ont politiquement et économiquement dominé, au cours du XVIIIe siècle, l’espace géographique où les Turcomans avaient élu domicile, les contraignant à abandonner leurs traditions guerrières. C’est probablement à cette époque que les villageois se seraient convertis à l’agriculture, remplaçant par ce biais les avantages économiques des razzias. La disparition dans les registres officiels de la désignation de « Turcoman » qui précédait leurs noms atteste ce changement radical et leur intégration à l’environnement.

Cette histoire, la plupart des habitants du village de Kouaichra semblent, étrangement, l’ignorer. Les causes de leur déplacement vers le Liban et la chronologie de leur arrivée leur sont inconnues. Et c’est uniquement d’après des sources écrites que nous pouvons retracer leur itinéraire. Leur venue au Akkar aurait été dictée par le souhait des autorités ottomanes d’asseoir leur pouvoir et de renforcer leurs positions dans les régions arabes conquises. En installant dans les villes arabes des populations à sa solde, la Sublime Porte se garantissait des appuis locaux incontestés. Ce serait le sultan Selim ler qui, à la suite de la bataille de Marj Dabek, aurait déplacé 8 000 familles turcomanes du Khorasan vers le Nord du Liban et de la Syrie (Alep), la Jordanie et l’lrak. Les habitants actuels du village de Kouaichra seraient donc les descendants de cette population.

L’occultation des faits historiques par les habitants du village et la coupure de tous liens présents ou passés avec la terre d’origine sont évidemment révélateurs d’une volonté d’intégration au pays d’accueil. A une certaine période, faire montre de différence pouvait sans doute mettre en péril les acquis socio-économiques du groupe. Protéger ses biens, s’affirmer libanais, c’était en quelque sorte préparer son avenir dans la terre d’élection en se fondant dans la population arabophone locale. Le discours actuel dans le village ne laisse d’ailleurs entrevoir aucun désir d’affirmer le particularisme linguistique ou ethnique dont les habitants sont porteurs. Il est vécu comme une réalité socio-linguistique libérée de toute revendication nationaliste en dehors d’une libanité acquise et confirmée. Des revendications ethniques apparaîtraient d’ailleurs irréelles dans ce cas de figure particulier où un îlot turkmène baigne et survit dans un océan arabe. Néanmoins, cette distinction de fait n’est entachée d’aucun désir de différenciation et ce, en dépit de l’intérêt croissant des diplomates turcs en poste au Liban qui ont commencé a s’intéresser a ces frères un peu particuliers. Depuis quelques années, ils se rendent régulièrement dans le village, cherchant à venir en aide a cette population démunie.

L’intérêt des autorités turques semble faire pendant au sentiment général exprimé par les habitants, à savoir, celui d’une négligence de Etat libanais envers eux, d’un désintérêt croissant pour leurs problèmes. Mais l’incurie de l’Etat est-elle particulière à leur cas? Ne s’applique-t-elle pas à toute une région, celle du Akkar, où la misère se rencontre a chaque pas? Quoi qu’il en soit, à arpenter les ruelles de Kouaichra, le délabrement dans lequel est laissé le village est visible: les routes principales ne sont pas asphaltées, les routes secondaires sont noyées dans la boue et les pylônes d’électricité ne sont pas raccordés au réseau électrique, laissant une grande partie des foyers dans le noir. Devant cette situation, les habitants tentent de pallier les carences de l’Etat en réalisant, a partir de fonds privés, des aménagements d’intérêt général. Il en est ainsi du goudronnage de certaines rues du village et de la distribution de l’eau qui n’est reçue qu’épisodiquement. Ces tentatives demeurent toutefois limitées en raison de la situation économique de la population. Certes, le Conseil du développement et de la reconstruction a procédé à la réfection des bâtiments scolaires -que les habitants avaient eux-mêmes construits en 1978. Mais l’aide reste insuffisante. L’étroitesse des locaux accule les villageois à louer chez l’habitant des pièces destinées à l’accueil de classes supplémentaires. En dépit de ces efforts, les résultats de l’école du village demeurent faibles, ce qui amène les plus nantis à envoyer leurs enfants dans les établissements des villages chrétiens des alentours. Pour d’autres, assurer la scolarité de leurs nombreux enfants (six à douze par famille), même à l’école du village, demeure chose impossible.

Cette faiblesse de l’enseignement prodigué sur place, combinée à l’état économique général, se traduit par un niveau d’instruction fort bas; on ne trouve dans le village qu’un seul ingénieur. L’offre de quinze bourses d’étude par le gouvernement turc n’a pas eu de suite probante : le village n’a pas été en mesure de fournir des candidats dotés d’un bagage suffisant pour poursuivre un cycle universitaire.

Au manque d’intérêt de l’Etat vient s’ajouter de surcroit une difficulté particulière, qui tient à la pauvreté du sol, tragique pour ces cultivateurs. Le dénuement des habitants reflète bien l’aridité de la terre qu’i1s cultivent. Terres noires, volcaniques, difficiles à faire fructifier en dépit de leur étendue et qui mettent en échec les tentatives d’introduire de nouvelles cultures comme celle de l’olivier. Depuis 1960, la mise en place d’un important bassin d’eau a facilité la vie quotidienne et permis tant d’arroser les cultures que de fournir l’eau nécessaire à l’élevage des bovins et des moutons. En dépit de cette amélioration, les habitants ne parviennent pourtant pas à exporter leurs productions; ils vivent en autarcie, se contentant d’échanger les produits cultivés. Au fil des ans, ils ont réussi à acheter à la famille Merhabi les terres sur lesquelles ils vivent. Mais cet achat ne peut remédier à une situation rendue difficile par les conditions géomorphologiques de leur sol. C’est pour ces raisons que les jeunes, une fois leur scolarité achevée ou l’âge requis atteint, s’engagent en masse dans les rangs de l’armée, l’unique débouché qui leur permet de trouver une solution à leurs problèmes économiques.

En tout cela, Kouaichra partage le sort de nombreux villages, sunnites ou chrétiens, du Akkar: négligence des pouvoirs publics, misère totale et analphabétisme. En l’occurrence, ce sort est aussi aggravé par la pauvreté des terres. Mais l’origine turcomane est également ressentie par les villageois comme un des éléments qui contribue à leur abandon par les pouvoirs publics et les élus locaux. Et pourtant, leur volonté d’insertion, constamment exprimée, a donné lieu au fil des ans à des changements notables advenus par choix ou par nécessité. Le recul, par exemple, des pratiques endogamiques, dont l’observance était totale il y a quelques décennies, illustre un processus d’arabisation de plus en plus marqué. Ces pratiques obligeaient un individu à choisir son conjoint au sein de son groupe de parenté et, dans ce cas précis, au sein de l’unité territoriale que constituait le village. Le mariage endogame qui, dans le monde arabo-turc, vise à maintenir la propriété au sein d’une même famille, a permis dans ce cas de figure de préserver aussi la particularité linguistique. Mais dès le moment où les hommes ont commencé à prendre épouse à l’extérieur du village, ils ont introduit un élément de rupture, le conjoint arabophone ne pouvant initier et de surcroit transmettre le savoir linguistique. A cette rupture dans l’unité du groupe est venue s’ajouter la scolarisation de la majorité des enfants dans le système local arabe en l’absence d’une quelconque initiation au turc. La pénétration de l’arabe s’est ainsi trouvée renforcée et l’ancrage des enfants dans le bilinguisme est devenu une réalité incontournable. En témoigne la formation acquise par le cheikh du village, a l’université d’al-Azhar au Caire et non dans un monde turc avec lequel ne subsistait plus aucun lien…

Le changement s’est opéré sous l’effet des relations de plus en plus étroites tissées avec l’environnement non turc, chrétien et musulman. La scolarisation des enfants, l’absence de tout commerce dans le village (qui contraint les habitants à aller se pourvoir du nécessaire dans le centre le plus proche, Halba, voire Tripoli) ou les retombées des mariages exogames laissent présager un amenuisement de la singularité de ce village.

Pourtant, quatre cents ans après, adultes et enfants continuent de privilégier l’usage du turc. Il faudrait donc s’interroger sur ce processus qui mène a la disparition de certains traits culturels pendant que d’autres résistent. Pourquoi l’ensemble des prénoms des habitants sont-ils arabes alors que les terres du village ne sont désignées que par leur dénomination turque ? L’accent prononcé des vieux lorsqu’ils s’expriment en arabe, la peau claire et les yeux de couleur, l’habillement des hommes d’un certain âge et celui des femmes viennent nous rappeler constamment l’origine ethnique de cette population. Et, plus loin encore, l’étude approfondie de leurs traditions religieuses et de leurs habitudes de vie pourraient faire apparaitre d’autres survivances de leur appartenance lointaine et des traits culturels qui auront résisté à l’épreuve du temps et du déplacement.

Mais, plus que l’expression d’une singularité qui resterait réfractaire à tout échange, Kouaichra est, en tout cas, l’exemple vivant de la tentative d’adaptation d’une population étrangère à un environnement âpre et dur, l’exemple d’une population déshéritée qui s’est libanisée coûte que coûte dans des conditions difficiles, sans pour autant perdre la différence que révèlent des éléments encore vivaces de sa culture ancestrale.

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