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Marc Geara

Promoteur immobilier, Liban

14/02/2009 | Cities and Towns

Bienvenue à la prison de San Pedro

La prison San Pedro à La Paz est probablement la seule qui figure sur le circuit touristique du voyageur. Nous descendons du taxi et franchissons le seuil de la prison : 3 ou 4 gendarmes, derrière eux, une grille en fer verrouillée et derrière la grille, une cour où gambadent des enfants, conversent calmement hommes et femmes en costume civil, c’est-à-dire, pour les femmes, le costume traditionnel bolivien : robe juponnée, haut chapeau et longues nattes attachées à leur extrémité et çà et là des étals où sont proposés à la vente pâtes à mastiquer, chocolats, cigarettes etc. à l’instar du commerce informel qui inonde les trottoirs de La Paz. Cette cour, c’est dejà la prison. Je m’adresse à un gendarme et lui dis que je cherche la guide Daniela (ainsi qu’on nous l’avait indiqué) afin de visiter la prison.
– “Daniela? Vous voulez dire Danilo”
– “Non, Daniela… on nous a parlé d’une femme…”
– “Pas de Daniela ici, c’est une prison d’hommes”.

Sur ce, apparaît ledit Danilo, dans la cour derrière la grille : un gaillard baraqué de plus de 1m85, 27-28 ans, faciès européen, contrairement à la majorité des boliviens typés indien, cheveux longs coiffés en arrière, petite moustache et barbiche. Il s’adresse à nous en New Yorkais accent Haarlem et nous invite à franchir la grille afin de visiter la prison. Petit conciliabule : notre petite Daniela que nous imaginions déjà charmante se transforme en un redoutable Danilo et nous savions par avance qu’une fois à l’intérieur de la prison, nous serions sans défense… et nous ne sommes pas en Suède, mais en Bolivie… Nous décidons d’y aller malgré tout et franchissons le Rubicond – en l’occurrence la grille de la prison, après avoir laissé nos passeports aux gendarmes de faction qui les ont exigés (afin de s’assurer que nous n’allions pas y demeurer?). Nous traversons la cour et montons au deuxième et dernier étage d’un petit édifice. Là, Danilo nous explique qu’il est le directeur – non pas le guide – de “l’entreprise” qui organise la visite de la prison et que le guide va bientôt arriver. Il nous explique néanmoins qu’il est propriétaire de plusieurs restaurants au sein de la prison (sic), que les femmes que nous avons vues dans la cour viennent rendre visite à leur mari emprisonné moyennant 6 Bolivianos (1,1$) versés, naturellement, aux gendarmes de faction ou 30 Bs si elles veulent passer la nuit avec leur époux. Les enfants, eux, sont là car ils n’ont pas d’autre endroit où vivre : soit leur mère les a abandonnés et ils vivent avec leur père en prison, soit leur mère est également en prison (ailleurs, dans la prison de femmes); en effet, en Bolivie, si on trouve de la drogue dans le domicile d’un couple, les deux époux sont condamnés et emprisonnés. Ces enfants sont néanmoins libres et sortent tous les matins pour aller en classe… Les étals appartiennent à des prisonniers qui gagnent ainsi leur vie; dans les prisons boliviennes, il est essentiel de travailler pour survivre et toutes les affaires à l’intérieur de la prison sont gérées par des prisonniers… Mais Danilo, que fait-il donc là, comment peut-il organiser ces tours? Il me répond qu’il en a pris pour 5 ans et qu’il en a déjà passé 2 en tôle : il habitait New York et était rentré au pays pour les vacances. Malheureusement, un individu a essayé de le voler et, nous dit-il, “I blew up his head”, “Je lui ai fait exploser la tête”…

Sur ces entrefaites, arrive Pedro, notre guide, assez grand, faciès européen également, même accent new yorkais. Il entame son discours en nous expliquant que trois semaines auparavant, un agent de la lutte anti-drogue s’était “infiltré” au sein d’un groupe de touristes venus visiter la prison, que l’affaire avait mal tourné et que Danilo avait dû user de toutes ses relations et de beaucoup de diplomatie afin d’éviter la suspension des visites de touristes; conclusion : le prix de la visite a grimpé à 30 Bs (5,5$). Hyper-cher; à titre comparatif, en Bolivie, pour visiter un musée, on paie de l’ordre de 2 à 3 Bs. En bon libanais, ayant bien capté la dimension imaginaire de ce conte, je joue à l’indigné et essaie de faire baisser les prix en arguant du fait que nous sommes 5 et qu’un tarif de groupe s’impose. Pedro appelle Danilo au secours mais celui-ci demeure intransigeant, nous explique que les gendarmes n’accepteraient pas de voir leur part réduite et qu’il “aimerait beaucoup” pouvoir appliquer des tarifs de groupe mais que “ça ne dépendait pas de lui”. Nous mettons donc la main au portefeuille et la visite se poursuit. “Nous sommes ici dans le quartier 5 étoiles”, nous explique notre guide; il y avait en face de nous 2 chambres individuelles dont celle de Danilo. “Pour habiter ici, il faut soit louer, soit acheter une chambre; Danilo a acheté la sienne à 15000$” et il nous montre le certificat de propriété de la chambre au nom de Danilo. En effet, les instances pénitentiaires ne mettent pas de lit à la disposition du prisonnier; celui-ci doit payer sa chambre et doit donc travailler. Le prisonnier qui arrive sans argent a toujours une place (un emploi) en cuisine et en attendant d’avoir économisé suffisamment pour louer une chambre, il se fait loger par un autre prisonnier à l’âme charitable… mais il n’a aucune chance s’il tape à une porte du “quartier” 5 étoiles… La nourriture est un des seuls services gratuits assurés par la prison, mais les détenus préfèrent fréquenter les restaurants car ils n’apprécient guère la cuisine de la prison qui serait mauvaise et contiendrait des drogues qui les assoupiraient. La visite se poursuit. “Dans cette prison”, nous dit Pedro, “il y a 4 personnes condamnées à la peine maximum, c’est-à-dire 30 ans, selon la législation bolivienne; elles n’ont rien à perdre car pas d’espoir et Danilo les a engagées comme gardes du corps”. Nous arrivons dans un “quartier” plus modeste, néanmoins assez sûr car il est doté d’une porte qu’on ferme la nuit; ainsi, les voleurs ou autres indésirables n’y ont pas accès. Ici, les chambres sont moins chères que dans le “5 étoiles” mais plus chères que dans les quartiers “populaires” “cancha” et “cuenca”. Dans cette prison, il y a 1200 prisonniers et 45 gardiens; ceux-ci s’aventurent rarement à l’intérieur des grilles car, en cas de mutinerie, ils n’ont aucune chance de s’en sortir indemnes; tous les prisonniers sont armés de couteau et ceux qui le souhaitent consomment de la drogue vendue par leurs codétenus. Nous sommes au lieu-dit cancha, appelé ainsi car il y a là un petit terrain de foot. Une dizaine de prisonniers à l’allure peu rassurante jouent au foot ; Pedro nous demande de faire gaffe et s’éloigne très vite du terrain car “ils ont l’habitude de tirer le ballon sur les touristes…” Nous poursuivons notre marche entre prisonniers, enfants, femmes et étals et passons devant l’université : les détenus qui le souhaitent peuvent compléter leur éducation; les cours sont assurés par d’autres détenus ou par des volontaires. Nous passons ensuite devant l’hôpital : tous les soins sont disponibles, mais ils sont chers, très chers… Puis, nous arrivons au “quartier” dit “la cuenca” car il y a là un petit bassin rempli d’une eau peu accueillante; “c’est le quartier le plus “populeux” et le plus dangereux de la prison. Les nouveaux venus qui n’ont pas le sou se font loger par les “copains” dans “La Cuenca”. Ce bassin joue un rôle important dans la vie sociale du détenu : le jour du prisonnier – car les prisonniers, au même titre que chaque saint, ont leur jour de fête sur le calendrier bolivien -, son eau est changée et les prisonniers, formant une procession, s’y baignent à tour de rôle. De plus, il sert au baptême des violeurs qui intègrent la prison; à San Pedro, le violeur se situe au bas de l’échelle sociale et est méprisé par les autres prisonniers, il commence par bosser 90 jours en cuisine sans solde (contre 30 jours payés pour le détenu sans ressource) et subit le bizutage du bleu : il est balancé à poils dans l’eau sale de la piscine, couvert de goudron et diverses autres matières dont l’utilisation essentielle est autre que recouvrir le corps humain, doit ensuite sortir du bassin et courir jusqu’aux cuisines à l’autre bout de la prison en passant par un couloir formé par les autres prisonniers armés de bâtons qui le rouent de coups jusqu’à ce qu’il atteigne sa destination… “Les enfants qui vivent ici me fendent le coeur”, nous explique le sentimental Pedro, “ils vivent avec des criminels et ne connaissent rien d’autre, comment vont-ils s’en sortir? J’en connais 2 qui, après avoir grandi ici sont retournés en tant que prisonniers.” Hallucinant, sachant que Pedro vendait de la drogue à New York depuis l’âge de 15 ans, a été arrêté en possession de drogue et déporté en Bolivie. “Je suis ici depuis 2 mois et demi et vais sortir dans 3 mois à la fin de mon procès.” – “Mais comment sais-tu que tu ne vas pas être condamné?” – “Oh c’est réglé avec mon avocat, on va filer 15000$ au juge”… Nous arrivons enfin dans le dernier quartier de la prison, celui des voleurs, mais des vrais, qui ne se contenteraient pas de rapines. Ils auraient un sens de la famille très poussé, selon Pedro, de plus, ils rejettent la drogue en bloc et l’interdisent formellement dans leur quartier. Ainsi, ils ne souhaitent pas l’ouverture de restaurants “chez eux” afin de ne pas être obligés de subir la présence d’ “étrangers”…

Quand des conflits se produisent entre prisonniers, ceux-ci les règlent, de manière très civilisée, le soir, à l’arme blanche…
– “Quand tu vas sortir de prison que vas-tu faire?” demandons-nous à Pedro.
–    “Malheureusement, je ne pourrai pas retourner à New York puisque je suis persona non grata aux USA, je vais donc me contenter de reprendre possession de “mon” parc à côté de la rue Jaen à La Paz que j’ai “prêté” pour quelques mois à d’autres dealers. Dès que je serai sorti, j’y replacerai mes hommes. J’adore l’argent, surtout l’argent gagné rapidement. Je suis comptable de profession, mais les salaires sont trop bas, surtout ici en Bolivie, ils sont ridicules”.

Un jour, au cours d’une visite de la prison, un touriste s’est fait voler son portefeuille. Danilo, très gêné, lui promet qu’il va le récupérer et lui demande de repasser à la prison le lendemain. A sa grande surprise, le touriste récupère son portefeuille intact; Danilo aurait chargé ses malabars d’infliger une correction exemplaire et sanglante au pickpocket en mal d’inspiration et de récupérer le portefeuille…

Après que nous avons épuisé nos questions, Pedro nous raccompagne à la porte de la prison et nous souhaite bonne chance. Avant de sortir, un prisonnier à l’allure très raffinée attire notre attention : costume à la dernière mode, cheveux gominés, rasé de près, cigarette se consumant au bout d’un long filtre: il s’agissait de Barbe d’Or dont le cas avait défrayé la chronique il y a quelques années, condamné à 14 ans pour avoir été le commanditaire d’un groupe de contrebandiers surpris alors qu’ils faisaient passer 4 tonnes de cocaïne… Il a été condamné à 14 ans mais sortirait après 7 ans de réclusion. Le prix de cette mise en liberté anticipée? 100.000$ offerts au juge. – “Mais ce n’est pas beaucoup” dit l’un de nous en pensant au compte bancaire de Barbe d’Or dont les zéros se lisent en dizaines de millions de dollars. – Pour vous et moi, ce n’est pas beaucoup”, répond Pedro condescendant, “mais pour un juge, c’est une fortune”. Barbe d’Or, non satisfait de sa chambre dans le quartier 5 étoiles, a fait construire 2 étages supplémentaires et vit donc dans un triplex… en prison. Bien sûr, il s’est également offert télévision, ordinateur… Comme quoi, le réel rejoint parfois le surréalisme…