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La photo date de 1923 ou 1924. On y voit Samuel et Alice, mes grands parents, à côté de leur automobile. La scène se situe au Soudan, quelque part à la campagne sans doute, où le couple semble être tout juste arrivé.

Charif Majdalani

Ecrivain, Liban

14/02/2009 | 1860-1943

Alice et Samuel

Alice est un peu hirsute, sa robe est de celles que l’on met quand on est décontracté, en villégiature et que l’on va faire du jardinage. Quant à Samuel, outre cet air coquin et matois qu’on lui voit sur toutes les photos, il a la cravate de guingois, la veste de travers et ne porte pas son habituel tarbouche. Il est pourtant à ce moment haut fonctionnaire de l’état égyptien et a reçu, trois ou quatre ans auparavant, le titre de Bey, ce dont on ne jurerait pas à le voir ainsi, en vacancier amusé.

Emigré en Egypte en 1899, il est passé au Soudan dès 1901. A l’issu d’énigmatiques aventures dans le Darfour durant la première décennie du siècle puis aux côtés du général Allenby au cours de la première guerre mondiale, il revient au Soudan où, quelques années plus tard, il épouse ma grand-mère. Cette dernière était la fille d’un médecin libanais émigré de manière un peu cocasse en Egypte à la fin du XIXème siècle, après des études à Athènes. Elle avait eu une éducation très européenne et avait appris l’arabe avec Girgi Zeidan qui, dit-on, écrivit certains de ses romans pour elle. Femme de caractère, souvent provocante comme le prouve sa posture un peu virile sur la photo, elle rencontra Samuel au Caire, où elle vivait. Ils se marièrent en 1922, en novembre précisément, à Khartoum.

Au lendemain de la célébration de leur mariage, ils partirent en voyage de noces en Europe. Pour cela, ils durent remonter le Nil jusqu’au Caire puis Alexandrie. Au cours d’une escale en Haute Egypte, on les informa qu’un groupe d’archéologues britanniques venait de découvrir, pas très loin de là, dans la région de la Vallée des rois, une tombe royale antique d’une richesse inouïe. D’après la légende familiale, la curiosité les poussa à y aller, à cheval ou à dos de mulet je ne sais, sous de grands parasols ou protégés du soleil par de larges mouchoirs. Howard Carter, le chef de l’expédition archéologique, les reçut sur le lieu des fouilles puis leur proposa de visiter la tombe dont le fabuleux mobilier n’avait pas encore été déménagé. Selon le récit de ma mère, qu’elle tenait de ses propres parents, Alice aurait un moment hésité, prise par une espèce de peur panique, ou de terreur sacrée, et aurait tenté, par divers moyens et petites ruses, d’empêcher son mari de descendre dans la tombe. Mais finalement, elle se laissa elle-même entraîner, et mes grands-parents eurent le rare privilège, et la chance unique de voir la tombe de Toutankhamon avec tout son trésor in situ, à l’endroit même où l’on venait de la trouver.

Quelques mois plus tard les fameuses rumeurs colportées par les journaux britanniques sur la malédiction du pharaon commencèrent à circuler, accrédités par la mort plus ou moins romancée, voire inventée, de certains de ceux qui avaient ouverts la tombe, ainsi que du frère du mécène qui avait financé l’expédition.

En 1923 ou 1924, comme le montre cette photo, mes grands-parents allaient parfaitement bien, et ils allèrent encore bien longtemps, puisque Samuel mourut à plus de quatre-vingts ans, en détention politique au Caire, et Alice à presque soixante dix huit, au Liban où elle était revenue avec sa fille, ma mère, fuyant le régime nassérien.