LEBANON ::

Jabbour Douaihy

Age of innocence

27/02/2009

Ecrivain, Liban

J’y suis deux fois seulement dans ce petit album de famille, sage, les cheveux bien peignés sur la photo de droite de la rangée du milieu prise probablement par un photographe arménien ambulant dans le jardin public de Tripoli, et puis pleurnichant, une tige d’olivier à la main, le dimanche des Rameaux, sur la photo de gauche de la même rangée. J’ai toujours été jaloux de compter que mon frère aîné y est huit fois sur neuf, à la première communion entouré de filles habillées en anges ou un bout de cigarette à la bouche, en casquette et moi tête nue. Ma petite sœur a droit à un portrait en pied, juste pour démontrer combien elle ressemblait à la poupée de sa sœur aînée qui, elle, se plaignait souvent de se retrouver coincée entre deux garçons. En regardant plus haut, je retrouve un oncle maternel, ma mère qui, avare de sa beauté, refusa après l’âge de cinquante ans, de se laisser prendre en photo et mon père tôt parti et qui n’embrassait ses enfants qu’une fois bien endormis.

Ce devait être entre 1952 et 1955, quelque part avant le déluge, celui de la violence qui s’abattit sur ces lieux de l’enfance pour en faire des recoins de mort, et avant l’invasion du sentiment de la mort inéluctable, l’autre, l’ordinaire. Ces clichés ont toujours été mis ensemble dans un même cadre accroché au mur du salon de la maison familiale, je les ai emportés chez moi, presque par effraction, et je les regarde parfois comme on regarde d’une fenêtre un pays sans péché originel.

Je n’ai pas la mémoire du paradis, j’en ai les photos.

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